Bible Sacrée

Le Discours de Tsemaraïm

La chaleur était lourde ce matin-là sur les hauteurs de Tsemaraïm. Une brise faible, chargée de l’odeur de la terre sèche et des pins, soulevait par moments la poussière ocre du chemin. Abiya, le roi, sentait le poids de son armure de cuir renforcée de plaques de bronze. Ce n’était pas tant le poids du métal que celui du moment. Il se tenait face à la montagne d’Éphraïm, et en contrebas, dans la vallée qui s’étirait comme une blessure entre deux collines, l’armée de Jéroboam se déployait. Une marée humaine, bruyante, désordonnée, étincelante de pointes de lance. Leur nombre était écrasant. Autour de lui, ses hommes, les hommes de Juda et de Benjamin, se taisaient. On entendait seulement le grincement des courroies, le heurt étouffé des boucliers, le souffle court de la peur.

Abiya monta sur un rocher qui surplombait le ravin. Sa voix, quand elle s’éleva, ne fut pas un cri de guerre, mais un discours porté par le vent, clair et ferme, à la limite de la rupture.

— Jéroboam ! Écoute-moi, toi et tout Israël ! N’est-il pas vrai, oui, vous le savez, que l’Éternel, le Dieu d’Israël, a donné pour toujours la royauté sur Israël à David, à lui et à ses fils, par une alliance inviolable, scellée par le sel ?

Il marqua une pause. Le silence de la vallée était devenu plus profond, troublé seulement par le claquement d’un étendard. Il reprit, et ses mots tombaient comme des pierres.

— Mais Jéroboam, fils de Nebath, serviteur de Salomon, s’est levé et s’est révolté contre son seigneur. Et des vauriens, des fils de Bélial, se sont assemblés autour de lui pour s’opposer à Roboam, le fils de Salomon. Roboam était jeune, faible de cœur, et il ne put leur résister. Et vous pensez aujourd’hui pouvoir résister au royaume de l’Éternel, qui est entre les mains des fils de David ?

Il leva les mains, montrant le déséquilibre flagrant des forces. Ses doigts tremblaient un peu, non de terreur, mais d’une ferveur froide.

— Vous êtes une multitude immense, et avec vous sont les veaux d’or que Jéroboam a faits pour être vos dieux. N’est-ce pas ? Vous avez chassé les sacrificateurs de l’Éternel, les fils d’Aaron et les Lévites, et vous vous êtes fait des prêtres à la manière des peuples étrangers ! Quiconque venait avec un jeune taureau et sept béliers pouvait devenir prêtre de ce qui n’est pas Dieu.

Un murmure parcourut les rangs ennemis, fait de colère et de gêne. Abiya sentit une force nouvelle. Ce n’était pas sa force.

— Mais nous, c’est différent. L’Éternel est notre Dieu, et nous ne l’avons pas abandonné. Nos sacrificateurs, ce sont les fils d’Aaron qui servent l’Éternel, et les Lévites sont à leur tâche. Chaque matin et chaque soir, ils font fumer les holocaustes et l’encens parfumé. Ils disposent les pains de proposition sur la table pure, et allument le chandelier d’or dont les lampes brûlent chaque soir. Car nous, nous observons ce que l’Éternel notre Dieu a ordonné. Mais vous, vous l’avez abandonné.

Sa voix se fit plus tranchante.

— Voyez : Dieu est avec nous, à notre tête, et ses sacrificateurs ont les trompettes retentissantes pour sonner contre vous. Hommes d’Israël ! Ne combattez pas contre l’Éternel, le Dieu de vos pères ! Car vous ne réussirez pas.

Il descendit du rocher. Le dernier mot s’était éteint dans l’air immobile. Ce fut alors un vacarme qui répondit. Des huées, des cris de dérision, des sonneries de trompes discordantes montèrent de la vallée. Jéroboam, sans même daigner répondre, avait lancé une manœuvre d’encerclement. Une partie de son armée, agile, se faufilait déjà par les ravins pour prendre les Judéens à revers, tandis que le gros des troupes commençait à gravir la pente, lentement, inexorablement, comme une vague de boucliers et de lances.

Abiya vit la manœuvre. Un frisson glacial lui parcourut l’échine. Il était pris en tenaille. Les visages de ses hommes étaient blêmes, les yeux exorbités. Il n’y avait plus de discours à faire. Il se tourna vers Azaria, le chef des sacrificateurs, et d’une voix rauque, lui dit simplement : « Maintenant. »

Azaria, un homme au visage austère marqué par les veilles, leva sa trompette d’argent argentée par l’usage. Un son pur, perçant, déchira le bruit de la marée montante. Puis d’autres trompettes lui répondirent, un concert sacré, non pas un appel au combat, mais un cri vers le ciel. Et les hommes de Juda, voyant l’encerclement se refermer, poussèrent un cri à leur tour. Mais ce n’était pas un cri de guerre. C’était un cri de détresse, un appel à l’aide, jeté vers les nuages.

Et c’est alors que la bataille, qui n’avait pas encore vraiment commencé, bascula dans le domaine de l’inexplicable.

Les sacrificateurs sonnaient, et les hommes criaient. Et soudain, ce fut comme si une main invisible, immense, s’abattait sur l’armée d’Éphraïm. Il n’y eut pas de tonnerre, pas de feu du ciel spectaculaire. Juste une panique qui naquit dans les rangs de Jéroboam, une panique absolue, contagieuse, dévorante. Les hommes qui avançaient en bon ordre se mirent à trébucher, à se bousculer. Les rangs se brisèrent. Les cris de guerre se changèrent en hurlements de terreur. Ils ne voyaient aucun ennemi surnaturel, mais ils fuyaient. Devant eux, les hommes de Juda, stupéfaits, se retrouvèrent soudain non pas en train de charger, mais de regarder fuir une armée qui se disloquait.

Ce qui suivit ne fut plus une bataille, mais une boucherie. La fuite tourna au chaos complet. Les Éphraïmites, affolés, se jetaient les uns sur les autres, glissaient sur les pentes pierreuses. Les chars, incapables de manoeuvrer dans la cohue, versaient, écrasant leurs propres conducteurs. Et Juda, retrouvant ses esprits, se lança à leur poursuite, non avec la furie disciplinée d’une armée, mais avec la détermination sombre de ceux qui achèvent un travail nécessaire. Le bruit des épées frappant le bronze et le cuir se mêlait aux gémissements et aux appels à l’aide.

La déroute fut totale. L’armée de Jéroboam fut frappée ce jour-là d’une grande plaie. Cinq cent mille hommes d’élite tombèrent. Le chiffre, plus tard, semblerait incroyable, démesuré. Mais ceux qui étaient là ce jour-là, et qui virent la vallée se transformer en un champ de mort sur des kilomètres, comprirent que le nombre n’avait plus de sens. La force humaine, si imposante soit-elle, n’est rien quand elle se dresse contre autre chose.

Abiya, haletant, l’épée lourde dans sa main engourdie, regarda Jéroboam s’enfuir sur un char, poussant ses chevaux à travers la mêlée, le visage décomposé par une terreur qui n’était plus terrestre. Il ne le poursuivit pas. La victoire était si écrasante qu’elle en était presque obscène. Elle laissait un goût de cendre et de fer dans la bouche.

Dans les jours qui suivirent, Juda reprit des villes à Israël : Béthel, les villages alentour, Jeshanah, Éphron. Jéroboam, frappé, ne retrouva plus sa force de son vivant. L’Éternel le frappa, et il mourut.

Mais Abiya, rentrant à Jérusalem, ne se sentait pas en triomphateur. Il marchait lentement dans les rues montantes, passant devant le Temple dont les murs blancs brillaient sous le soleil. Il se souvenait du son des trompettes d’argent, du cri de détresse de ses hommes, et de ce silence terrible qui avait suivi, avant le début de la déroute. Il avait parlé au nom de l’alliance, de la fidélité. Il avait mis Dieu en avant. Et Dieu avait répondu, d’une manière si violente, si absolue, qu’elle en était presque effrayante.

La force de Juda ne s’était pas affermie par cette victoire miraculeuse, pensa-t-il en montant les marches de son palais. Elle s’était révélée fragile, entièrement suspendue à un choix : celui de se tenir, ou non, du bon côté de l’alliance. Ce soir-là, en regardant les feux s’allumer dans la ville en contrebas, il sut que le poids sur ses épaules n’avait pas disparu. Il avait simplement changé de nature. Ce n’était plus le poids de l’armure, mais celui de la responsabilité d’une fidélité qu’il faudrait, chaque jour, choisir à nouveau. Le vent, maintenant, sentait la fumée des sacrifices du soir, douceâtre et familière. Mais pour Abiya, l’odeur de la poussière et du sang de Tsemaraïm ne le quitterait jamais tout à fait.

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