Le vent avait cessé de hurler, mais son écho continuait de battre contre la poitrine de Job, comme le ressac après une tempête. L’odeur de l’ozone et de la terre remuée emplissait ses narines. L’obscurité qui l’avait enveloppé, peuplée de cette Voix, se dissipait en lambeaux de nuages bas, révélant un ciel couleur de fer refroidi. Il était toujours là, à genoux dans la boue et les gravats de son monde effondré. Ses mains, posées à plat sur le sol, ne tremblaient plus. Elles étaient inertes, pesantes, comme si la terre elle-même les avait réclamées.
La Voix avait déchiré le tissu de ses certitudes. Elle n’avait pas argumenté, n’avait pas présenté de dossier pour sa défense. Elle avait interrogé, montré, déployé. Et maintenant, il restait ce silence vaste et meurtri. Un silence qui demandait réponse.
« Le censeur de Shaddaï va-t-il céder ? Celui qui dispute avec Dieu va-t-il répondre ? »
La question ne tomba pas du ciel. Elle surgit du silence même, comme si les pierres et l’air humide la portaient. Ce n’était plus le tonnerre déchirant de la première intervention. C’était plus grave, plus intime, une vibration qui naissait sous ses paumes et montait le long de ses bras. Job baissa la tête. Sa bouche était sèche, pâteuse. Tous les discours qu’il avait préparés, toutes les plaidoiries polies par la souffrance, s’étaient dissous. Il ne restait qu’un goût de cendre.
Il ouvrit les lèvres. Un son rauque en sortit, à peine un murmure.
« Voici, je suis méprisable. Que te répondrai-je ? Ma main, je la pose sur ma bouche. »
Les mots étaient petits, misérables. Mais ils étaient vrais. Poser sa main sur sa bouche. Ce n’était pas un geste de soumission forcée, mais le constat d’une impuissance enfin reconnue. Il avait parlé une fois, deux fois… et à chaque parole, il avait cru saisir un pan de justice. Il ne saisissait que du vent. Le vent de la Voix lui avait appris la différence entre comprendre le drame et embrasser le mystère.
Le silence se fit à nouveau, mais différent. Attentif. Puis la Voix reprit, et il y avait en elle comme une étincelle sombre, une énergie contenue.
« Ceins donc tes reins comme un guerrier. Je vais t’interroger, et toi, tu m’instruiras. »
Job sentit un frisson absurde le parcourir. L’ironie était terrible, magnifique. L’accusé devenait l’interrogateur, non pour inverser les rôles, mais pour lui révéler l’abîme de son ignorance. Et il devait se préparer au combat. Il resserra instinctivement la corde usée qui lui ceignait les flancs. Le combat ne serait pas contre Dieu, mais contre sa propre présomption.
« Anéantiras-tu mon droit ? Me condamneras-tu pour te justifier ? As-tu un bras comme celui de Dieu ? De ta voix, peux-tu tonner comme lui ? »
Les questions fusaient, non plus sur les fondements du monde, mais sur la nature même du juge. Pouvait-il, Job, endosser le manteau de la souveraineté ? Pouvait-il assumer le terrible privilège de la sentence dernière ? L’image était insoutenable. Lui, couvert d’ulcères, assis sur la cendre, prononçant des arrêts sur l’univers. La absurdité en était si criante qu’un gémissement lui échappa. Non, il n’avait pas ce bras. Sa voix n’était qu’un filet de lamentation.
« Pare-toi donc de majesté et de grandeur ! Revêts-toi de splendeur et de gloire ! Déchaîne les flots de ta colère, abaisse tout homme hautain, écrase le méchant sur place ! Enfouis-les tous dans la poussière, jette-les, faces cachées, dans le cachot. Alors, moi-même je te célébrerai, car ta main droite t’aura sauvé. »
La Voix déroulait devant lui une tapisserie de pouvoirs qu’il ne possédait pas. Gérer la colère cosmique. Administrer la justice immédiate et totale. Nettoyer le monde de son imperfection. C’était le programme implicite de toutes ses plaintes : « Si j’étais Dieu, je ferais mieux. » Et voilà que Dieu le prenait au mot. « Vas-y. Pare-toi. » Le défi était écrasant. Comment revêtir la gloire quand on est nu ? Comment déchaîner les flots quand on est soi-même un navire fracassé ? Le salut par sa propre main droite… l’idée était désormais un grotesque. Sa main droite était couverte de plaies.
Il y eut une pause. L’air sembla se charger d’une autre présence, plus massive, plus terrestre que les visions d’étoiles et de faucons. La Voix se fit basse, traînante, comme le grondement lointain d’un tremblement de terre.
« Regarde donc le Béhémoth, que j’ai fait comme toi. Il broute l’herbe comme le bœuf. »
L’attention de Job fut détournée de l’infini vers le tangible. Le Béhémoth. Ce n’était pas une bête de cauchemar sortie d’un abîme. Elle était faite « comme lui ». Créature. Compagne dans la création. Et pourtant…
« Vois sa force dans ses reins, sa vigueur dans les muscles de son ventre. Il raidit sa queue comme un cèdre ; les tendons de ses cuisses sont entrelacés. Ses os sont des tubes de bronze, ses membres, des barres de fer. »
La description n’était pas zoologique. Elle était poétique, sensorielle. Job, dans son esprit épuisé, vit la bête. Non pas un hippopotame, non pas un mythe, mais une essence de puissance tranquille et imperturbable. Il la vit se lever, lente, des marécages primordiaux, l’eau ruisselant sur un flanc qui semblait taillé dans le roc vivant. La queue, un tronc d’arbre balayant l’air. Les muscles, un paysage de collines sous une peau épaisse comme un bouclier. Cette force n’était pas agressive ; elle était. Elle existait, monumentale, indifférente.
« Il est la première des œuvres de Dieu. Son créateur l’a doté d’une épée. »
La première des œuvres. Une primauté qui n’était pas de grâce, mais de puissance brute et fondamentalement bonne parce que voulue. L’épée n’était pas une arme d’attaque, mais le symbole même de sa nature inviolable, de cette majesté animale qui impose le respect, non la terreur.
« Les monts lui apportent leur tribut, toutes les bêtes des champs y jouent. Sous les lotus il se couche, dans le secret des roseaux et des marais. Les lotus le couvrent de leur ombre, les saules du torrent l’entourent. »
La scène basculait de la puissance à la quiétude. Le colosse était chez lui. Il faisait partie du paysage, non comme un intrus, mais comme un pilier. La nature lui rendait hommage, l’abritait. Il y avait une paix terrible dans cette image. Une créature si formidable, parfaitement à sa place, participant à l’harmonie sauvage et luxuriante des marécages. Elle ne luttait pas pour justifier son existence. Elle *était* son existence.
« Voici : le fleuve déborde, il ne s’affole pas ; il reste calme si le Jourdain se rue à sa gueule. »
Et vint le clou de la démonstration. La force suprême n’était pas dans l’assaut, mais dans l’imperturbabilité. Les forces les plus violentes de la nature – un fleuve en crue, le Jourdain tumultueux – se heurtaient à sa quiétude. Il les recevait. Il ne fuyait pas. Il ne contre-attaquait pas. Il *restait calme*. Sa gueule, qui pourrait broyer les troncs d’arbres, accueillait le torrent sans un frémissement.
L’implication frappa Job avec la force d’une révélation muette. Toute sa vie, il avait cherché la force dans le contrôle, dans l’intégrité, dans la rectitude morale. Il avait tenu bon, c’était vrai. Mais quand le fleuve de la calamité s’était rué sur lui, il s’était affolé. Il avait disputé, réclamé, cherché la faille dans le tribunal céleste. Il n’avait pas su, comme cette besse massive et simple, *rester calme* et faire confiance à l’équilibre du monde dont il faisait partie.
« Est-ce à l’heure où on le guette qu’on le saisit ? Perce-t-on ses narines avec des cordes ? »
La question finale tomba, légère, presque narquoise. Pouvez-vous le prendre ? Pouvez-vous le soumettre à vos petits desseins, à vos pièges, à vos hameçons ? La réponse était un non retentissant. Le Béhémoth était libre. Il appartenait à un ordre qui échappait totalement à la domination humaine, un ordre où la force et la paix, la grandeur et la quiétude, cohabitaient sans conflit.
Job ne vit plus le ciel gris, ni la terre dévastée. Il vit la silhouette sombre du Béhémoth, immobile sous la cataracte d’un fleuve furieux, les yeux mi-clos, ancré dans un présent éternel et paisible. Il comprit alors que la Voix ne lui montrait pas un monstre, mais un miroir. Un miroir de ce qu’il n’était pas, et ne serait jamais. Un miroir de la création dans sa sauvage et innocente indépendance.
Il n’avait plus de questions. La révolte en lui s’était éteinte, non étouffée, mais consumée par une lumière trop grande. Il n’était pas justifié. Il était… vu. Et dans ce voir, il y avait une sorte de justification plus profonde que l’acquittement. Il était le petit homme dans la boue, et devant lui se déployait un monde d’une complexité et d’une puissance qui le dépassaient infiniment, un monde qui n’était ni juste ni injuste selon ses mesures, mais profondément, terriblement *lui-même*.
La main qu’il gardait sur sa bouche trembla de nouveau, mais ce n’était plus de frayeur. C’était le tremblement de quelqu’un qui touche le bord d’un vêtement trop vaste pour lui. Il ferma les yeux. Dans l’obscurité de ses paupières, la silhouette du Béhémoth demeura, calme sous le déluge, première des œuvres de Dieu, témoin muet d’un pouvoir qui n’avait pas besoin de se défendre, seulement d’être.




