La chaleur de Jérusalem, en cette fin d’après-midi, avait une qualité particulière, une épaisseur presque solide, saturée de poussière et du relent des offrandes brûlées. Ézéchias, le vieux scribe, sentait le poids de cette chaleur sur ses épaules courbées, mais un poids plus lourd encore écrasait son cœur. De sa cellule étroite donnant sur une ruelle en pente, il entendait monter le bruit de la ville, un bruit qui, depuis des semaines, lui paraissait chargé d’une insolence nouvelle.
C’étaient les rires gras des officiers romains, bien sûr, mais aussi, et cela le blessait plus profondément, les voix de certains marchands du Temple, triomphantes et cyniques, discutant à haute voix du bénéfice tiré sur le dos des pèlerins campagnards. Il pensait à son petit-neveu, Josué, un garçon droit et pieux, battu il y a un mois par des gardes pour avoir protesté contre le prix exorbitant d’une colombe. L’homme qui avait commandé le coup, un certain Koré, de la tribu d’Éphraïm, prospérait. On disait même qu’il venait d’agrandir sa maison sur les hauteurs de Béthanie.
Ézéchias laissa ses doigts rugueux errer sur le rouleau ouvert devant lui, sans voir les lettres. Un psaume tournait dans sa tête, un cri ancien qui semblait jaillir des pierres mêmes de Sion. *Dieu des vengeances, Éternel, Dieu des vengeances, parais !* La phrase résonnait en lui non comme une incantation magique, mais comme un sanglot étouffé, le dernier recours de celui qui n’en a plus. Il ne souhaitait pas la cruauté pour la cruauté. Il appelait l’ordre, la rectitude, le rétablissement d’un monde où le mal n’aurait pas le dernier mot, un monde qui avait promis d’être juste.
Son regard se perdit par la fenêtre étroite. Il voyait le profil du mont des Oliviers, découpé dans un ciel qui virant à l’orange. Combien de temps, Seigneur ? Combien de temps les méchants triompheront-ils ? La question n’était pas intellectuelle ; elle était charnelle, issue de l’estomac noué. Il entendait, en écho, les paroles des puissants de ce siècle : « L’Éternel ne voit pas, le Dieu de Jacob n’y prend point garde. » Cette moquerie était pire que la violence. Elle sapait les fondements, elle empoisonnait la foi des simples.
Soudain, un vacarme monta de la ruelle. Des cris, des pleurs de femme. Ézéchias se pencha, le cœur serré. C’était la veuve de Mikhaël, le potier. Deux hommes aux tuniques fines et arrogantes, des acolytes de Koré, lui réclamaient avec brutalité une dette démesurée, menaçant de saisir son dernier âne, son outil de travail. La femme, effondrée, tentait de les raisonner, leurs rires lui répondaient. Le vieil homme ferma les yeux. Le spectacle de l’arrogance écrasant l’impuissance lui était insupportable.
Puis, dans le silence brûlant de sa cellule, quelque chose bascula. Ce ne fut pas une voix audible, mais une présence, lente et massive comme le cours d’un fleuve souterrain. Une parole intérieure, tissée dans sa propre méditation, se fit jour, non comme une consolation douce, mais comme un rappel tonitruant.
*Insensé ! Homme du peuple, comprends donc. Celui qui a planté l’oreille n’entendrait-il pas ? Celui qui a formé l’œil ne verrait-il pas ?*
Ézéchias tressaillit. Le reproche était pour lui. Dans son angoisse, il avait, l’espace d’un instant, pensé comme les insensés. Il avait douté de la perception divine. Une honte douce, mêlée d’un espoir farouche, l’envahit. Le Créateur de l’ouïe et de la vue n’était pas un dieu lointain, sourd et aveugle. Sa perception était antérieure, plus fondamentale que celle de toute créature. Ce n’était pas une question d’attention, mais d’essence.
Son esprit poursuivit le chemin, guidé par une sagesse plus ancienne que sa détresse. *Celui qui châtie les nations… Celui qui enseigne à l’homme la connaissance…* Le tableau changea. Il ne vit plus un Dieu indifférent, mais un Enseignant patient, terrible, qui instruit les peuples par l’histoire, par la Loi, par le châtiment même. La discipline était une forme de connaissance. Les épreuves d’Israël n’étaient pas un abandon, mais une leçon âpre.
Le crépuscule tombait maintenant, bleuissant les contours de la ville. Les cris de la ruelle s’étaient tus, laissant place à un silence lourd. Ézéchias se prit le visage dans les mains. Il pensa à son propre cœur, à ses nuits d’agitation, à son désir furieux de voir la justice éclater comme un orage. Et la parole intérieure continua, plus personnelle, presque tendre dans sa sévérité.
*Heureux l’homme que tu châties, Éternel, et que tu instruis par ta loi.*
La béatitude n’était pas dans l’absence d’épreuve, mais dans la présence de l’instruction. Koré, dans son arrogance, n’était pas instruit ; il était simplement laissé à son propre pourrissement. Lui, Ézéchias, dans son angoisse, était châtié, secoué, et donc… enseigné. L’idée était révolutionnaire. Son malheur même devenait le lieu d’une rencontre, le signe qu’il n’était pas rejeté.
Un profond soupir, qui venait du fond des âges, souleva sa poitrine. *Quand je disais : Mon pied chancelle ! Ta bonté, ô Éternel ! m’a soutenu.* C’était arrivé. À plusieurs reprises. Dans la maladie, après la mort de sa femme, dans la défaite. Une main invisible avait toujours, in extremis, rétabli l’équilibre. Elle ne l’avait pas empêché de trébucher, mais elle l’avait empêché de tomber pour toujours.
Le silence autour de lui n’était plus vide. Il était habité. Il regarda de nouveau le rouleau. Les plaintes du psaume étaient toujours là, terriblement vraies. Mais elles étaient désormais encadrées, prises dans une certitude plus large et plus forte. Dieu n’abandonnerait pas son héritage. Le trône de l’iniquité, si haut soit-il, n’avait pas de fondations éternelles. Il reposait sur du sable mouvant.
Ézéchias se leva, les articulations craquant. La nuit était presque là. Quelque part dans la ville, Koré festoyait. Quelque part dans une masure, la veuve de Mikhaël pleurait. Et au plus profond de son être, une paix rugueuse, conquise, s’installait. Ce n’était pas la paix de l’ignorance ou de la résignation. C’était la paix du rocher au milieu du torrent. L’assurance que la dernière parole, malgré les apparences, malgré les rires insolents, ne serait pas celle du chaos.
Il roula lentement le manuscrit, noua la lanière de cuir. Demain, il irait voir la veuve. Il lui parlerait, non pas de victoire immédiate, mais de fondations. Il murmura dans l’obscurité qui emplissait la pièce, reprenant les derniers versets comme une armure : « L’Éternel est mon rocher, mon lieu fort, mon libérateur. » Les mots avaient un goût différent. Ils n’étaient plus un souhait, mais une déclaration, née des ténèbres mêmes, et qui attendait, avec une patience infinie, la venue de l’aube.




