La lumière du soir tombait sur Jérusalem, une lumière dorée et paisible qui allongeait les ombres des murs de pierre. Dans la petite pièce, l’air sentait l’encens éteint et la laine chaude. David, les mains posées sur ses genoux, sentait le poids des années et, en ce moment précis, le poids doux et étrange d’une gratitude si profonde qu’elle ressemblait à une douleur ancienne.
Il se souvint.
Ce n’était pas une pensée ordonnée. C’était d’abord une sensation physique, un souvenir du corps avant celui de l’esprit. Une faiblesse dans les membres, une lourdeur de plomb dans la poitrine, et cette froideur qui partait des os pour gagner la peau, malgré les couvertures empilées et le feu qui ronronnait dans l’âtre. La maladie. Elle était venue comme un voleur, sournoise, dans la foulée des jours de faste. Les jours où il se croyait fort, inébranlable, comme une montagne bien ancrée. « Dans ma prospérité, je m’étais dit : Je ne chancellerai jamais. » Il avait prononcé ces mots, ou plutôt, cette certitude avait coulé en lui, silencieuse et orgueilleuse. Le royaume était consolidé, les ennemis en déroute, la paix comme un fruit mûr dans sa main. Il avait oublié que la montagne elle-même pouvait trembler.
Puis, le sol avait cédé. Non pas sous ses pieds, mais en lui. La fièvre. Une chaleur sèche qui brûlait ses pensées, les réduisant en cendres confuses. Les médecins murmuraient, leurs visages empreints d’une gravité qui en disait plus long que leurs onguents et leurs incantations. On le lavait, on le tournait sur sa couche, son corps devenu une chose étrangère, un sac de peau qui pesait et souffrait. L’odeur de la maladie, aigre et douceâtre, se mêlait à celle des herbes amères. La nuit était la pire. Une longue nuit, sans étoiles, où le silence de Dieu était plus palpable que la présence des serviteurs. Un silence épais, lourd, qui semblait absorber ses prières elles-mêmes. « Éternel, tu avais, par ta faveur, affermi ma montagne… Tu as caché ta face, et je fus troublé. » Troublé. Un mot si faible pour décrire cet effondrement. C’était l’abandon. Le sentiment que le firmament même, ce toit solide de la bénédiction, s’était retiré à l’infini, le laissant nu et grelottant sous un ciel vide.
Alors, du fond de cette fosse, était monté un cri. Pas une prière élaborée, pas une supplication de roi. Un cri d’enfant. Une vocifération rauque, déchirée, qui lui avait arraché la gorge. « Éternel ! » Juste cela. Puis, les mots étaient venus, en désordre, comme des pierres lancées vers le ciel obscur. « À quoi te servirait mon sang, si je descends dans la fosse ? La poussière peut-elle te louer ? » C’était un argument de désespéré, un marché tragique. Il ne promettait rien, il ne raisonnait plus. Il accusait presque. Si je meurs, qui chantera pour toi ? Qui racontera ta fidélité ? C’était égoïste, brutal, et c’était vrai. C’était humain.
Et il y eut un changement. Non pas un éclair, une vision. Plutôt un lent retour, comme la marée. La fièvre céda, non pas en une heure, mais sur le fil ténu de plusieurs aubes. Une matinée, il perçut la fraîcheur de l’air sur son front, une sensation oubliée. La lumière qui entrait par la fenêtre n’était plus une lame blanche qui blessait les yeux, mais une nappe d’or pâle, douce. La force revint, goutte à goutte. D’abord la capacité à tenir une coupe d’eau sans trembler. Puis à s’asseoir, le dos contre les coussins, sentant le soleil sur ses mains. Enfin, à se lever, les jambes flageolantes, et à faire trois pas jusqu’à l’embrasure. Le monde était toujours là. Les toits de la ville, les collines au loin, le ciel immense. Tout était pareil, et pourtant, tout était neuf. Lavé. « Tu as changé mon deuil en une danse. » Pas une danse de fête, pas encore. Mais une danse intérieure, celle du sang qui recommence à circuler librement, du souffle qui entre et sort sans siffler de douleur. Il avait défait son sac, ce vêtement de pénitence et de mort, et on lui avait passé une tunique propre. Le simple contact du lin sur sa peau nettoyée était un chant.
Maintenant, dans le calme du soir, des années plus tard, le souvenir était là, intact. Non comme un cauchemar, mais comme le creux dans la pierre où l’eau de la vie s’était ensuite accumulée, plus abondante. La louange qui montait en lui n’était pas un devoir. C’était une évidence, une nécessité physique, comme respirer. « Car sa colère dure un instant, mais sa grâce toute la vie. » L’instant avait paru une éternité, dans la nuit de la fièvre. Mais vue d’ici, c’était vrai : un instant. Un sombre passage vers ceci. Vers cette paix. Vers cette capacité à goûter la saveur simple de l’air du soir.
Il se leva, ses articulations craquèrent un peu. Il se dirigea vers le petit autel où brûlait une braise. Il prit un grain d’encens entre ses doigts, le laissa tomber sur la chaleur. Un mince filet de fumée blanche s’éleva, droit d’abord, puis dessinant des volutes dans l’air immobile. Ce n’était pas un sacrifice grandioses. C’était une offrande minuscule et infinie. Un soupir visible. Merci.
Dehors, les premiers chants des lévites montaient du Temple, portés par la brise nocturne. Ils chantaient peut-être ce psaume, justement. Ces mots nés de la nuit, pour toutes les nuits à venir. David ferma les yeux. Il n’était plus la montagne. Il était l’homme debout, fragile et reconnaissant, dans la lumière qui fuyait. Et cela était infiniment mieux.




