Bible Sacrée

La Sagesse de l’Instant Présent

Le parchemin était usé aux bordures, et l’encre avait pâli par endroits, mais les mots, eux, résistaient. Mathias laissa ses doigts tremper sur la phrase, comme s’il pouvait en extraire autre chose que du sens. *Car tout arrive également à tous…* La poussière dansait dans un rayon de soleil qui fendait l’obscurité de la salle d’étude. Dehors, Jérusalem bouillonnait de vie – cris des marchands, odeurs d’épices et de bêtes, clameur d’une ville qui ignorait sa propre finitude.

Il se leva, les genoux craquant. Soixante années. Soixante années à copier, à commenter, à chercher dans les textes un fil conducteur, une justice. Et voilà que ce livre, l’Ecclésiaste, lui disait avec une douceur terrible qu’il n’y en avait pas. Du moins, pas de celle qu’il espérait.

Son esprit vagabonda vers la semaine précédente. Il y avait eu la mort soudaine d’Éléazar, un marchand prospère, pieux, généreux. Une fièvre l’avait emporté en trois jours. Le même jour, on avait arrêté le voleur Benaya, un vaurien notoire, qui s’était échappé de justesse d’une patrouille romaine en tombant d’un mur… et en atterrissant sur un tas de laine moelleuse, sans une égratignure. Le juste était parti sans ménagement ; le scélérat riait au soleil. Le monde était un tissu d’absurdités.

Mathias décida de sortir. L’air était lourd, chaud. Il se dirigea sans but vers les quartiers plus pauvres, là où les ruelles sentaient l’urine et la cuisson du pain pauvre. Devant une échoppe de potier, il s’arrêta. L’artisan, un homme aux bras noueux nommé Jonas, tournait une masse d’argile informe. Ses mains, couvertes de séchottes, semblaient connaître un secret que son visage fatigué ignorait. La forme prenait vie, une courbe parfaite, un ventre de cruche. Puis, un geste trop vif, le doigt qui perce trop profond… et la forme s’affaissa, retournant à un tas informe. Jonas ne jura pas. Il soupira, rassembla l’argile, et recommença.

*Le sort des fils de l’homme et le sort de la bête sont un même sort*, pensa Mathias. La même poussière. La même fin. La cruche ratée retournait à la masse, comme le corps d’Éléazar retournerait à la terre. Une mélancolie douce l’envahit, non pas amère, mais résignée.

Plus loin, près de la porte de la ville, une noce avait lieu. La musique des flûtes et des tambourins était stridente, joyeuse. Le jeune marié, un visage anguleux éclairé par une fierté neuve, serrait la main de son épouse, voilée de bleu. Leurs yeux brillaient d’un futur qu’ils croyaient écrit pour eux seuls. Mathias les regarda, ces vivants qui s’accrochaient à la vie avec une foi si touchante. *Va, mange avec joie ton pain, et bois ton vin d’un cœur heureux.* La sentence du livre lui revint, non comme un commandement, mais comme une permission. Une grâce modeste, accordée dans le vacarme de l’absurde.

Le soir tombait quand il croisa le vieux Seth, le mendiant aveugle qui stationnait près du réservoir de Siloé. Seth tendait sa main calleuse, marmonnant des bénédictions standardisées. Mathias lui glissa une pièce. La main se referma sur le métal avec une rapidité surprenante.
« Merci à toi, sage Mathias, » dit la voix rauque. Comment me reconnaît-il ? À l’odeur de l’encre, au frottement de mes sandales ?
« Comment vas-tu, Seth ?
— Le soleil était chaud aujourd’hui. Je l’ai senti sur ma nuque. C’était bon. »
Une réponse si simple. Une jouissance pure, immédiate, détachée de tout sens. Seth ne se demandait pas pourquoi il était aveugle, pourquoi les autres passaient sans voir. Il sentait le soleil. Il mangeait le pain qu’on lui donnait. Peut-être était-il le plus sage d’entre eux.

En rentrant, la nuit était noire. La lampe à huile de Mathias projetait des ombres dansantes sur les rouleaux. Il relut la fin du chapitre. *Les paroles des sages sont comme des aiguillons…* Oui, elles piquaient, elles réveillaient d’une douce torpeur. *Comme des clous plantés, données par un seul berger.* Clous. Pour fixer quoi ? Pas un système, pas une promesse de réparation future. Mais peut-être juste pour fixer l’attention. Ici. Maintenant. À ce rayon de soleil sur la poussière. À cette cruche qui naît et meurt entre les mains du potier. À ce rire de noce dans l’air du soir.

Mathias ne trouva pas de conclusion grandiose. La théologie était exacte, oui : Dieu était souverain, mais ses voies étaient insondables. La vie était un souffle, une vapeur, et sous le soleil, le hasard semblait régner. La justice ultime ? Elle n’appartenait pas à ce théâtre.

Il souffla la lampe. Dans le noir, il ne pria pas avec des mots appris. Il goûta simplement le silence de sa chambre, la fraîcheur de l’air nocturne sur sa peau. Il pensa au pain et à l’huile qui l’attendaient pour le repas du matin. C’était peu. Mais c’était quelque chose. Et pour cette nuit, dans l’honnêteté rude de l’Ecclésiaste, cela lui parut suffisant. La sagesse n’illuminait pas les ténèbres, mais elle apprenait à marcher sans trébucher, une main sur le mur froid de la réalité, l’autre tendue vers la simple bonté du pain quotidien.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *