La pierre était encore tiède du soleil couchant quand Ézéchias posa son stylet. Une poussière fine, soulevée par les troupeaux rentrant à la bergerie, dansait dans le rayon de lumière oblique qui traversait l’embrasure de sa fenêtre. Il observa ses mains, parcheminées, tachées d’encre et de terre. Des mains de scribe et de paysan. Cela faisait trois mois qu’ils étaient revenus, et l’étrangeté ne s’était pas estompée.
Ce matin-là même, en traçant les caractères sacrés sur le rouleau, sa main avait tremblé. Pas de vieillesse, non. D’un souvenir. Celui du fleuve de Babylone, et de ses saules aux branches basses, où ils avaient accroché leurs lyres, muets. Le silence, ensuite. Un silence si lourd qu’il pensait étouffer. Puis, la rumeur, comme un souffle avant l’orage. L’édit de Cyrus. La permission de revenir. Ils n’y avaient pas cru. C’était comme une fièvre, un rêve collectif qui les saisissait au creux de la nuit. Puis les préparatifs, précipités, désordonnés. Le départ.
Ézéchias se leva, les articulations craquant. Il sortit de la petite maison de pierre qu’il partageait avec son fils et sa famille, et marcha vers ce qui avait été le champ de son père. Le sentier était jonché de pierres, certaines noircies par un feu ancien. La ville n’était plus qu’un squelette. Des arcs de murs effondrés dessinaient des bouches béantes vers le ciel. Mais l’air… l’air sentait la colline, le thym sauvage, et non plus les épices lourdes et la fumée des brasiers perpétuels de Babylone.
Ils étaient partis en pleurant. Non de tristesse, mais d’une joie si violente, si inattendue qu’elle se fracassait contre leur cœur endurci et ne pouvait s’échapper qu’en larmes. Il revoyait la caravane, disloquée, hétéroclite. Des ânes chargés de maigres ballots, quelques chariots grinçants, et ce peuple à pied, hâve, vêtu de loques et de poussière. Et ce chant. Il était né on ne savait où, peut-être sur les lèvres tremblantes d’une vieille femme. Un murmure d’abord, puis une vague qui avait soulevé toute la colonne. « Quand l’Éternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme ceux qui font un rêve. » Ils le répétaient, inlassablement, avec une incrédulité ravie. Les nations, autour d’eux, disaient : « L’Éternel a fait de grandes choses pour eux ! » Et c’était vrai. Ils le disaient eux-mêmes, la bouche pleine de cette poussière du retour : « Oui, l’Éternel a fait de grandes choses pour nous, et nous en sommes joyeux. »
La joie. Ézéchias s’arrêta au bord du champ. C’était un mot trop simple, trop léger pour décrire cette dislocation de l’âme. C’était comme si un membre longtemps engourdi se remettait à saigner, à vivement souffrir de vie. Cette joie-là faisait mal.
Maintenant, il était là, dans le sillon. Le champ était en friche, envahi de chardons aux épines arrogantes et de ronces basses qui accrochaient le tissu de sa tunique. Son fils, Joël, travaillait plus loin, le dos courbé, à déraciner une souche calcinée. Le soleil avait brûlé la terre. Le vent du sud apportait une odeur de pierre chauffée à blanc. La joie du départ était un souvenir déjà lointain, recouvert par la croûte des réalités.
Ézéchias s’accroupit, prit une poignée de terre. Elle était grise, sèche, sans vie entre ses doigts. Elle ne ressemblait en rien à la terre grasse et noire des jardins suspendus de Babylone. Ici, tout était à reconstruire. Les murs, les maisons, le Temple… et les cœurs. Parfois, la nuit, il était réveillé par les sanglots étouffés de sa bru, qui pleurait sa mère morte en chemin. Par les cris de son petit-fils, pris de cauchemars. Ils étaient revenus, oui. Mais ils ramenaient avec eux les ombres de l’exil, les visages manquants, les habitudes d’esclaves qu’il fallait désapprendre.
Il se releva, les genoux douloureux. Le psaume qu’il avait transcrit lui revint en mémoire, pas comme une liturgie, mais comme un écho à son propre paysage intérieur. « Ramène, Éternel, nos captifs, comme des ruisseaux dans le midi. » Cette phrase le frappa avec une force nouvelle. Le midi, ici, c’était cette heure précise. L’heure où le soleil écrase tout, où l’air vibre de chaleur, où la terre semble morte. Les ruisseaux du Néguev, ces oueds asséchés la plupart du temps, qui se transforment soudain en torrents furieux à la faveur d’une pluie lointaine. C’était cela qu’il demandait maintenant. Non plus le miracle éblouissant du retour, mais le miracle patient, obstiné, de la vie qui renaît. Un torrent dans le désert de leur présent.
Il alla vers son fils. Joël s’essuyait le front, le visage strié de sueur et de terre. Sans un mot, Ézéchias se mit à côté de lui et attaqua une autre racine. Le travail était lent, épuisant. À chaque pierre extraite, à chaque touffe de ronces arrachée, ils reconquéraient un empan de ce champ promis. C’était un acte de foi plus obscur, plus difficile que le départ triomphal. C’était semer dans les larmes.
Il pensa aux sacs de semence qu’ils avaient rapportés, précieusement gardés pendant le voyage. Des graines de blé, d’orge, de lentilles. Elles étaient là, dans une jarre scellée, attendant. Attendant que la terre soit prête. Attendant la première pluie. Il fallait labourer cette terre de rocaille et de souvenirs amers. Il fallait y enfouir l’espoir, à contre-courant de l’évidence. Celui qui sème dans les larmes…
Le soir tombait, teintant les ruines de pourpre et d’or. Demain, ils continueraient. Et après-demain. Ils sèmeraient peut-être à l’automne, si les pluies venaient. Ils ne verraient peut-être pas la moisson. C’était possible.
En rentrant, épuisé, Ézéchias s’arrêta une dernière fois. Son regard erra sur le champ à demi défriché, sur les silhouettes courbées des autres revenants qui, comme lui, luttaient contre la terre et le découragement. Une paix étrange, fragile, s’instilla en lui. Ce n’était plus la joie explosive du départ. C’était autre chose. Une certitude têtue, enracinée aussi profondément que les chardons. Le rêve était terminé. Le travail commençait. Mais le Dieu qui les avait fait revenir en chantant était aussi celui qui transformerait cette terre desséchée. Les ruisseaux viendraient au midi. Les semences enfouies dans la peine porteraient leurs gerbes.
Il rentra, et avant de se laisser tomber sur sa couche, il toucha du doigt le rouleau inachevé. Demain, il y graverait les derniers vers, non plus comme la simple transcription d’un chant ancien, mais comme le témoignage, âpre et vrai, de leur présent. « Celui qui sème dans les larmes moissonnera dans la joie. Il s’en va, il s’en va en pleurant, portant la semence à jeter ; il revient, il revient avec des chants de joie, portant ses gerbes. » Ils en étaient au milieu du verset, dans l’entre-deux des larmes et des chants. Et c’était là, dans cet entre-deux poussiéreux et sacré, que se jouait désormais tout le mystère de leur retour.




