Le vent du désert portait une odeur de poussière et de résine brûlée. Cela faisait trois nuits que je ne dormais plus. Une oppression, lourde comme une pierre de meule, s’était abattue sur ma poitrine. Les mots de l’Éternel ne venaient plus en paroles distinctes, mais en visions tourbillonnantes, en fracas de chars, en cris étouffés par les sables mouvants. Élam ! Médie ! Les noms résonnaient dans mon crâne comme des coups de gong. Un oracle contre le désert de la mer.
Je me tenais sur la terrasse plate de la maison, les mains agrippées au rebard de pierre chaude, bien que la nuit fût déjà fraîche. Babylone. La grande prostituée, la coupe d’or, la maîtresse des royaumes. L’Éternel me la montrait non dans sa splendeur, mais dans son crépuscule. Une tempête venait du désert, du pays terrible. Une vision pénible m’était annoncée.
Et puis, soudain, le décor bascula. Je n’étais plus à Jérusalem. J’étais dans la plaine immense, sous un ciel bas et cuivré. Devant moi, un poste de guet, une cabane de branchages et de torchis adossée à une butte. Un veilleur, l’œil rouge de fatigue, scrutait l’horizon. Son visage était creusé par les veilles, ses mains calleuses posées sur une pique fichée en terre. Il avait l’odeur du cuir et de la sueur aigre. Je fus ce veilleur. Je partageai son corps épuisé, sa tension nerveuse.
« Il crie comme un lion : “Seigneur, je me tiens sur la tour toute la journée, et je suis placé à mon poste toutes les nuits !” » La plainte montait en moi, elle n’était pas une révolte, mais une constatation d’une lassitude infinie. Et voici qu’il montait du néant une cavalerie, des cavaliers deux par deux. Des montures soufflant, des harnais cliquetant dans l’obscurité qui tombait. Puis une autre troupe, montée sur des ânes, puis une autre, sur des chameaux, les silhouettes bossues oscillant d’une façon grotesque et menaçante. Une armée bigarrée, silencieuse, avançant avec la lenteur implacable d’un glissement de terrain.
Alors, une voix en moi, ou hors de moi, ordonna : « Veilleur, que dis-tu de la nuit ? Veilleur, que dis-tu de la nuit ? »
La réponse jaillit, sèche, sans embellissement : « Le matin vient, et aussi la nuit. Si vous voulez interroger, interrogez ; convertissez-vous, et revenez. »
Une pause. Un silence si lourd qu’on entendait le sable gratter la toile de la tente. Et puis, le cri. Le cri qui déchira la trame de la vision et me projeta à genoux sur les dalles froides de la terrasse.
« Elle est tombée, elle est tombée, Babylone ! Et toutes les images de ses dieux sont brisées contre terre ! »
Le son n’était pas un triomphe. C’était un hurlement de douleur, un gémissement d’enfantement. C’était l’annonce d’un monde qui se fracasse. J’en fus physiquement secoué ; un frisson violent parcourut mes membres, et une nausée monta à ma gorge. La gloire des Chaldéens, réduite en poussière. Les idoles d’or et d’argent, Dagon et Marduk, Bel et Nebo, éparpillées comme des jouets d’argile sous le talon d’un soldat ivre. L’Éternel des armées avait étendu la main, et l’orgueil des nations n’était plus que débris.
La vision se précisa, atroce dans son détail. Ce n’était plus une armée que je voyais, mais les conséquences. Les moissons piétinées, les greniers vides. Les gens de mon peuple, exilés là-bas, se tordant les mains, entendrant la nouvelle et ne sachant s’il fallait pleurer de terreur ou crier d’espoir. L’oracle se tournait vers eux, vers nous, avec une rudesse qui était une forme de pitié : « Ô mon peuple qui as été battu comme le grain dans mon aire ! Ce que j’ai appris de l’Éternel des armées, Dieu d’Israël, je vous l’ai fait connaître. »
L’esprit se déplaça encore, rapide, insaisissable. Un mot pour Édom, là-bas, au sud. « On crie de Séir : Veilleur, que dis-tu de la nuit ? Veilleur, que dis-tu de la nuit ? » La même question angoissée, jetée cette fois des montagnes rouges d’Édom. La réponse, aussi, était la même, implacable dans sa répétition. Le matin vient, mais la nuit aussi. Le jugement est un processus, une aube qui se lève sur un empire et un crépuscule qui en tombe sur un autre. Il n’y a pas de repos pour le veilleur, ni de sécurité définitive pour les royaumes des hommes.
Puis, le dernier fragment, comme un sceau apposé sur le rouleau de la vision. « Oracle sur l’Arabie. » Des caravanes de Dedan, fuyant à travers les fourrés, cherchant l’eau qui se dérobe. Les habitants du pays de Téma portent du pain à ces réfugiés, de l’eau aux assoiffés. Ils fuient devant les épées, devant l’arc tendu, devant l’étreinte de la guerre. La chute de Babylone, centre du monde, envoie ses ondes de choc jusqu’aux confins des déserts, bouleverse les routes commerciales, pousse les tribus nomades à une errance paniquée. Même dans le lieu le plus éloigné, la secousse se fait sentir.
La vision se dissipa comme une buée au soleil levant. Je restai longtemps prosterné, le front contre la pierre, épuisé, vidé. L’huile de la lampe près de moi crépitait. L’aube pointait, teintant le ciel d’une lueur pâle et sans chaleur. Le « matin » dont avait parlé le veilleur. Mais quel matin ? Un matin de délivrance pour les captifs ? Un matin de terreur pour les orgueilleux ? Les deux, sans doute. L’histoire avance avec cette ambiguïté terrible. La main qui abat est aussi celle qui relève.
Je me redressai, les membres raidis. Il fallait maintenant dire, écrire, porter ce fardeau. Transmettre cette vision pénible. Non pas avec la langue fleurie des scribes de cour, mais avec les mots râpeux du désert, avec l’âpreté du veilleur. Pour qu’on entende, dans le cliquetis des chars et le gémissement des idoles brisées, la voix silencieuse et persistante de Celui qui siège au-dessus du cercle de la terre. Pour qu’on sache que les trônes les plus solides sont du sable, et que la seule vigie qui ne trompe pas est celle dressée sur la parole de l’Éternel. Le reste n’est que bruit et fureur, cavaliers qui passent dans la nuit, annonciateurs d’une aube toujours promise, toujours différée, jusqu’à ce que vienne le véritable Matin.




