Bible Sacrée

La Repentance de Ninive

La parole de l’Éternel fut adressée à Jonas une seconde fois. Cette fois, il n’y eut pas de contestation, pas de fuite vers la mer. L’homme, encore marqué par l’épreuve des grandes eaux et l’obscurité du ventre du poisson, se leva. Ses membres étaient lourds, non de fatigue, mais du poids de l’inévitable. Il prit la route de Ninive, cette fois sans détour.

Le voyage fut long, poussiéreux. Le soleil frappait la terre d’une lumière blanche et crue. À mesure qu’il approchait, une étrange oppression lui serrait la poitrine. Ce n’était pas la crainte des hommes, mais celle de la ville elle-même. Elle apparut enfin à l’horizon, une tache sombre et étalée sur la plaine, comme une coulée de pierre. Les remparts, démesurés, défiaient le ciel. Les portes, grandes ouvertes, avalaient et régurgitaient un flot ininterrompu de chariots, de soldats, de marchands, de bêtes. L’air vibrait d’un grondement continu, mélange de cris, de roues grinçantes, de tambours lointains. Une odeur âcre flottait, faite de fumée, d’épices brûlées, de sueur et de choses pourries.

Jonas franchit une des portes. Le vacarme l’enveloppa, le submergea. Il marcha un jour entier dans cette cité monstrueuse, cette Babylone de l’Assyrie, cœur d’un empire qui faisait trembler les nations. Partout, l’opulence côtoie la crasse. Des palais aux reliefs de taureaux ailés regardent, de leurs yeux de pierre, des ruelles où s’entassent les miséreux. La violence est palpable, à peine contenue par la terreur que inspirent les soldats du roi. La corruption, l’idolâtrie, la cruauté… tout ici semblait criert son mépris du Dieu d’Israël.

Le deuxième jour, au cœur de cette tourmente, Jonas trouva enfin sa voix. Elle n’était pas forte, mais elle portait, étrangement claire dans le tumulte. Il ne fit pas de discours élaboré. Les mots lui vinrent, secs et lourds comme des pierres tombales.

« Encore quarante jours, et Ninive sera renversée. »

Il les répéta, d’abord à un carrefour, puis en avançant dans une artère principale. « Encore quarante jours… » Des gens s’arrêtaient, interloqués. Cet homme à l’accoutrement étranger, au visage buriné par un autre soleil, dont les yeux brûlaient d’une lumière qui n’était pas de ce monde. Il n’argumentait pas. Il ne menaçait pas de sa propre main. Il énonçait un fait, avec une certitude qui glaçait le sang.

La nouvelle commença à courir, plus vite que ses pas. Elle se chuchota d’échoppe en échoppe, de maison en maison. D’abord, ce ne furent que des ricanements, des haussements d’épaules. Mais quelque chose, dans la simplicité terrible de l’annonce, travaillait les esprits. Peut-être le souvenir latent d’anciens prodiges attribués au Dieu des Hébreux. Peut-être une lassitude secrète de tout ce mal qui croustillait leur cité comme un chancre. Peut-être simplement l’Esprit, soufflant où il veut.

Le troisième jour, le mouvement était né. Il partit des faubourgs, des quartiers des artisans et des petits marchands. Un homme, pris d’une conviction soudaine, déchira son manteau et se couvrit la tête de cendre. Sa femme le suivit, puis ses enfants. Le geste se propagea, silencieusement d’abord, comme un incendie qui prend dans les herbes sèches. Bientôt, ce ne fut plus un homme isolé, mais des groupes entiers qui s’asseyaient dans la poussière, revêtus de sacs rugueux, le visage maculé. On ne travailla plus aux champs. Les métiers à tisser se turent. Le marché, d’ordinaire si bruyant, devint un lieu de murmures et de prières balbutiées vers un Dieu dont on connaissait à peine le nom.

La rumeur parvint finalement aux hautes murailles du palais. Les conseillers, d’abord sceptiques, puis inquiets, firent leur rapport au roi. Le souverain de Ninive, ce maître de la guerre et de la politique, sortit sur sa terrasse. Il regarda sa ville. Et ce qu’il vit le frappa au cœur. Ce n’était plus la fourmilière arrogante qu’il gouvernait. C’était une fourmilière frappée de stupeur, recroquevillée sur elle-même sous un ciel soudainement menaçant. La puissance de son armée, la solidité de ses remparts, la richesse de ses trésors… tout cela paraissait dérisoire face à cette sentence de quarante jours.

Alors, le roi fit ce que nul chroniqueur assyrien n’aurait jamais consigné. Il descendit de son trône. Il ôta son manteau de pourpre, son diadème d’or. Il se couvrit d’un sac, et s’assit sur la cendre. Puis il fit proclamer un édit dans tout Ninive, un décret qui résonna comme un glas et comme un espoir :

« Par ordre du roi et de ses grands : que ni homme ni bête, bœuf ou brebis, ne goûte quoi que ce soit ; qu’on ne les laisse pas paître ni boire de l’eau. Que tous, hommes et bêtes, se couvrent de sacs, qu’ils crient vers Dieu avec force, et qu’ils reviennent chacun de leur mauvaise voie et des actes de violence dont leurs mains sont coupables. Qui sait ? Dieu pourrait se raviser et revenir sur sa décision, renoncer à son ardente colère, et nous ne péririons pas. »

La ville entière tomba dans un silence de cathédrale. Les riches et les pauvres, les soldats et les esclaves, tous unis dans le même geste de détresse. Mêmes les bêtes, affamées, beuglaient ou bêlaient plaintivement, participant malgré elles à ce jeûne monstrueux et poignant. L’orgueil de Ninive, cette forteresse inexpugnable, s’était effondré en moins de trois jours. Il ne restait plus qu’un peuple à genoux, nu, tremblant, tendant les mains vers un ciel invisible.

Et Dieu vit. Il vit leurs actes. Il vit comment ils revenaient de leur voie mauvaise. Leur repentance n’était peut-être pas parfaite, peut-être mêlée de peur superstitieuse, mais elle était réelle, tangible, incarnée dans le jeûne et le sac. Alors, la Parole qui était sortie de sa bouche pour renverser… se fit miséricorde. Le jugement en suspens se dissipa comme un nuage que le vent emporte. Dieu renonça au mal dont il les avait menacés. Il ne le fit pas.

Jonas, témoin de ce renversement qui n’était pas celui qu’il avait annoncé, se tenait à l’écart. Il regardait cette ville humiliée qui se relevait, non pour combattre, mais pour reprendre le cours d’une vie à présent hantée par le pardon. Un goût de cendre lui restait dans la bouche. Il avait accompli sa mission, mot pour mot. Et pourtant, tout était différent. Le silence qui tombait sur Ninive était plus lourd, plus dense, plus mystérieux que toutes les clameurs de sa puissance passée. C’était le silence d’un sanglot qui s’apaise, et le commencement d’une grâce immense, insondable, qui dépassait de très loin la compréhension d’un prophète fâché.

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