Bible Sacrée

La Joie du Retour

Le jour déclinait, et une certaine lassitude, douce et poussiéreuse, semblait s’être abattue sur nous tous. Nous étions assis sur les flancs d’une colline, à l’orée d’un village dont le nom m’échappe à présent. L’air sentait le thym écrasé et la terre chauffée. Jésus parlait depuis un moment, et les publicains, les gens de peu, les visages marqués par la vie se pressaient autour de lui, avides. Cela, bien sûr, ne plaisait pas à certains. Des murmures, venus de l’arrière où se tenaient les scribes et quelques pharisiens, nous parvenaient par bouffées, comme un vent mauvais. Des mots comme « accueille » et « mange avec » et « pécheurs ». Leur désapprobation était palpable, une tension dans l’air déjà lourd.

Jésus se tut un instant. Son regard passa sur la foule des proches, ces âmes un peu froissées, puis il l’éleva vers les derniers, ceux qui jugeaient. Il n’y avait pas de colère dans ses yeux, mais une sorte de profonde tristesse, et une détermination douce. Il se tourna légèrement, et son geste embrassa la campagne alentour, où l’on entendait par moments le bêlement lointain d’un mouton.

« Imaginez, dit-il, et sa voix était claire, portée par le silence soudain, imaginez l’un de vous, qui posséderait cent brebis. Si l’une d’elles vint à se perdre, dans les ravines ou les broussailles là-bas, est-ce qu’il ne laisserait pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le pâturage, à l’abri, pour s’en aller à la recherche de celle qui est égarée, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ? »

Un berger, à ma droite, eut un hochement de tête presque imperceptible. C’était évident. Qui ferait autrement ? Jésus poursuivit, décrivant la recherche avec une précision qui sentait le vécu : les appels qui se perdent dans le vent, les pieds qui trébuchent sur les pierres, les oreilles tendues pour le moindre cri étouffé. Puis la trouvaille. Il ne dit pas simplement « il la trouve ». Il parla du poids de la bête terrorisée contre l’épaule, de sa chaleur, du soulagement qui fond les muscles noués. Et le retour.

« Et lorsqu’il l’a retrouvée, il la charge tout heureux sur ses épaules, et de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins, et leur dit : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis qui était perdue !” »

Il marqua une pause, laissant l’image du berger joyeux, sali par la sueur et la poussière, s’imprimer en nous. Puis, lentement, il ajouta : « Je vous le déclare, c’est ainsi qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance. »

Les mots tombèrent dans le silence. Ils résonnaient différemment selon l’endroit où l’on se tenait. Parmi la foule des « pécheurs », je vis des épaules se détendre, comme sous un fardeau ôté. Vers l’arrière, les visages étaient de pierre.

Sans laisser le temps à la réflexion de tourner au débat, Jésus enchaîna, mais cette fois son regard se fit plus intime, se posant sur les femmes présentes dans l’assemblée. « Ou bien, quelle femme, si elle a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, n’allume pas une lampe, ne balaie pas soigneusement la maison, et ne cherche avec persévérance jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée ? »

Il détailla la scène avec une tendre exactitude : la lueur vacillante de la lampe à huile projetant des ombres dansantes sur les murs de terre, le bruit du balai de bruyère sur le sol battu, le mouvement méthodique des mains écartant les nattes, soulevant le maigre mobilier. L’angoisse de la perte, si petite soit-elle, quand c’est tout ce que l’on possède. Et puis, la joie soudaine, brillante comme la pièce elle-même retrouvée dans un coin obscur.

« Et quand elle l’a retrouvée, elle appelle à elle ses amies et ses voisines, et leur dit : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce que j’avais perdue !” »

Il répéta, appuyant chaque syllabe : « De même, je vous le dis, il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent. »

Il y eut un murmure, cette fois-ci plus chaleureux. Les paraboles étaient claires, belles même. Mais on sentait qu’il y avait plus. Jésus regarda au loin, vers la route poussiéreuse qui filait vers l’horizon. Et il commença une troisième histoire. Celle-ci n’avait plus la simplicité pastorale ou domestique des premières. Elle avait l’ampleur et la douleur déchirante d’un drame familial.

« Un homme avait deux fils… »

Sa voix prit une tonalité narrative différente, plus grave. Il raconta le plus jeune, impatient, assoiffé d’un ailleurs qui n’existe peut-être pas, réclamant sa part d’héritage du vivant de son père. Un affront insensé. Il dépeignit le départ, sans doute sous les regards mornes du village, les pièces d’argent lourdes dans sa ceinture, la silhouette du père rapetissée sur le seuil. Puis ce fut la dérive, dans un pays lointain, une vie dilapidée avec une frénésie triste. Jésus n’insista pas sur les débauches ; il suggéra plutôt la solitude grandissante au milieu de la fausse joie, jusqu’à ce coup du sort – une famine – qui réduisit ce fils de famille à garder des porcs, à envier leur nourriture.

Là, les détails devinrent crus, concrets : l’odeur du enclos aux porcs, acre et douceâtre, la sensation des gousses de caroubes, dures et sans goût, entre les doigts. La faim, vraie, qui tord le ventre. Et dans ce creux absolu, le « retour à soi ». Non pas une repentance théâtrale, mais le simple et terrible constat : « Chez mon père, les ouvriers les plus modestes ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim. »

Jésus rendit palpable l’effort du retour : la route interminable, les pieds en sang, la honte qui est un poids plus lourd que la fatigue. Et le père. Ah, le père. Jésus dit : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion. » Il ne dit pas que le père attendait chaque jour ; il le suggéra par cette vigilance qui devine une silhouette à l’horizon. Et puis la course. C’est un détail qui, chaque fois, me serre la gorge. Un vieil homme, un patriarche, qui se met à courir, retroussant son vêtement, ses sandales frappant la poussière, indifférent à la dignité, submergé par l’amour.

L’étreinte. Les baisers sur le visage sale. Le fils commence son speech préparé, mais le père ne l’écoute même pas jusqu’au bout. Ses ordres claquent, joyeux et impérieux : la plus belle tunique, l’anneau au doigt, des sandales aux pieds (il n’était plus un serviteur, mais un fils), et tuez le veau gras ! Car il faut faire la fête !

La musique et les rires devaient résonner jusque dans la cour, où le fils aîné rentrait des champs. Jésus dépeignit sa réaction avec une justesse psychologique qui coupait le souffle. L’entêtement, la colère rentrée, le sentiment d’injustice qui aigrit le cœur. Le refus d’entrer. Et de nouveau, la sortie du père. Non plus une course, mais une démarche probablement lasse, chargée de toute la peine du monde. Il le supplie. « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. » Les mots étaient une offrande, une main tendue par-dessus un abîme de malentendu. « Mais il fallait bien se réjouir et s’égayer, car ton frère que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. »

Jésus se tut. L’histoire s’arrêta là, sur le seuil de la maison où la fête battait son plein, et dans la pénombre de la cour où un fils aîné se débattait avec la grâce qui lui était offerte depuis toujours et qu’il n’avait jamais su voir.

Le silence qui suivit fut profond, différent du premier. Il n’était plus chargé de défiance, mais d’une immensité qui laissait sans voix. Le soleil avait presque disparu, teintant l’horizon de pourpre et d’or. Les visages des publicains et des pécheurs étaient baignés de cette lumière douce ; certains avaient les yeux brillants. Vers l’arrière, les silhouettes des scribes et des pharisiens se découpaient, rigides. Certains se détournèrent et s’éloignèrent, lents, comme accablés par un verdict qu’ils étaient les seuls à prononcer.

Jésus, lui, ne regardait plus personne en particulier. Son visage était tourné vers l’ouest, où la dernière lueur du jour semblait se consumer. Il avait parlé de joie, de fête, de retrouvailles. Pourtant, dans le crepuscule, sur ses traits, je crus discerner l’ombre d’une tristesse infinie, celle qui vient quand on tend un trésor et qu’on voit des mains se refermer, par fierté, sur le vide.

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