Bible Sacrée

L’aube du baptême

L’aube était une lame grise qui se glissait entre les collines, striant de pâleur les oliviers endormis. Marcus sentait la fraîcheur humide de la terre monter à travers les lanières de ses sandales. Il avançait d’un pas lourd, le vieux cuir de son sac militaire frottant contre sa tunique. Autrefois, il portait le *lorica segmentata*, le poids du métal et de l’ordre impérial. Aujourd’hui, il ne portait que ce sac, vide de tout excepté d’un rouleau usé aux bords effilochés – des mots copiés de la main d’un certain Paul, à l’encre déjà pâlie.

Il s’arrêta au bord du *nar*, le torrent hivernal qui dévalait de la montagne, brun et charriant des branches mortes. L’eau avait un grondement sourd, une voix constante. C’était ici que les quelques disciples de la Voie se rassemblaient parfois. Il n’y avait personne ce matin. Seulement le ciel bas, l’odeur de la terre remuée et de l’eau froide.

Marcus déroula le parchemin, ses doigts gourds suivant les lignes. *“Ignorez-vous que nous tous, qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ?”* Les mots résonnaient en lui avec une étrange dissonance. Sa mort à lui, Marcus ? Celle qu’il avait donnée, peut-être. En Germanie, sous une pluie glacée, quand sa lame avait trouvé le ventre d’un jeune guerrier aux yeux bleus écarquillés. Ou celle qu’il avait frôlée, quand un javelot s’était planté dans le bouclier du camarade à sa droite. La mort, il la connaissait. C’était une odeur, un crépitement, un silence après les cris. Pas un baptême.

Il s’assit sur une pierre moussue, le parchemin sur les genoux. Un geai s’égosilla dans un chêne vert. Sa vie, depuis son congé honorable, était comme ce torrent : puissante, dirigée, mais toujours la même. Une force d’habitude. La colère qui montait comme une marée, vite noyée dans le vin épais des tavernes. Les souvenirs qui revenaient la nuit, aussi réels que le contact de la cotte de mailles. Le mépris pour tout ce qui était faible, lent, différent – un réflexe gravé dans ses muscles. Il vivait, oui. Mais il était l’esclave de ce qui avait fait de lui un soldat. Il obéissait, sans même y penser, aux ordres intérieurs du passé.

*“Notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit réduit à l’impuissance, et que nous ne soyons plus esclaves du péché.”* Le « vieil homme ». Marcus ferma les yeux. Il le voyait. L’homme au visage durci par le vent du nord, aux mains calleuses serrant la poignée de son glaive, au cœur blindé par la discipline et la peur de la pitié. Cet homme-là, crucifié ? L’image était insensée, presque sacrilège. Une exécution d’esclave, réservée aux rebelles et aux bandits, pour lui, soldat de Rome ? Et pourtant… une libération. Ne plus être esclave. L’idée le fit frissonner plus que le vent.

Il se leva, le parchemin négligemment posé sur la pierre. Il fixa l’eau boueuse. Baptême. Immersion. Plongée. Ce n’était pas un simple bain ritualisé. Selon ces mots, c’était une noyade. On entrait dans l’eau comme dans un tombeau liquide, et le « vieil homme », avec ses chaînes, ses réflexes, ses fiertés empoisonnées, y restait. Englouti. Fin de compte.

Sans vraiment réfléchir, il ôta sa tunique de laine. L’air le mordit aux épaules, au torse parsemé de cicatrices blanches. Des stigmates de la vie ancienne. Il descendit dans l’eau. Le froid fut une brûlure, un choc qui lui coupa le souffle. La boue du fond aspira ses pieds. Il avançait, les dents serrées, les muscles noués. L’eau lui montait aux cuisses, au ventre, à la poitrine. Le grondement du torrent était partout maintenant, dans ses oreilles, dans ses os.

*“Ensevelis avec lui par le baptême…”* Il ferma les yeux, inspira un grand coup, et se laissa tomber en avant.

Le monde disparut. Le froid devint absolu, une étreinte liquide et sombre. Le bruit devint un mugissement sourd, étouffé. Il était dans le tombeau. Ici gisait Marcus le légionnaire. Marcus le violent. Marcus le cœur endurci. Celui qui ne savait vivre que sous des ordres, même intérieurs. Il retenait son souffle, les poumons commençant à brûler. C’était vrai. Cela *devait* être vrai. Il ne simulait pas. Il mourait.

Quand la douleur dans sa poitrine devint intolérable, ses pieds poussèrent contre le fond vaseux. Il jaillit hors de l’eau, dans un grand éclaboussement et un cri rauque qui lui déchira la gorge. L’air lui frappa le visage comme une gifle. Il haletait, crachant de l’eau, les cheveux plaqués sur le front. Il clignait des yeux, aveuglé par la lumière qui avait, sans qu’il s’en rende compte, percé les nuages.

Il regarda ses mains. Les mêmes mains, marquées par les callosités et une vieille cicatrice à la jointure de l’index. Mais elles tremblaient différemment. Non de froid, mais d’une chose étrange, nouvelle. Un vide. Une absence de poids.

Il regagna la berge, grelottant, et s’enroula dans sa tunique. Le parchemin était toujours là, mais les mots semblaient différents. *“De même vous aussi, considérez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ.”* Considérez-vous. C’était un ordre, mais d’un genre nouveau. Un ordre à croire, à faire sien. Le vieil homme était resté dans l’eau. Ce qui émergeait, trempé, frissonnant, devait apprendre à marcher.

Le chemin du retour lui parut autre. Les couleurs étaient plus vives – le vert acide des nouvelles pousses sur les oliviers, le rouge terreux du sentier. Le chant du geai n’était plus une agression, mais une mélodie. Ce n’était pas un enchantement magique. C’était une possibilité. Pour la première fois, en passant devant la taverne où il dépensait habituulièrement sa paie, l’odeur de vin aigre ne l’attira pas. Elle lui sembla lourde, triste. Une habitude du mort.

Arrivé chez lui, dans sa pauvre cahute en bordure de la ville, il alluma un petit feu. La chaleur picotait sur sa peau. Sa vie ne serait pas miraculeusement facile. La colère pourrait revenir. La peur aussi. Les vieux démons connaissaient son adresse. Mais ils frapperaient à la porte d’un tombeau. Ils chercheraient le vieux Marcus. Et il leur faudrait faire face à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui, ce matin, avait appris à retenir son souffle dans les ténèbres pour mieux revenir à la lumière. Il était vivant. Vivant pour Dieu. L’expression était immense, mystérieuse. Pour l’instant, elle signifiait simplement : vivre sans être l’esclave de ce qu’il avait été. Vivre, enfin, en homme libre. Il tendit ses mains vers les flammes, et un sourire, timide, maladroit, comme celui d’un enfant qui apprend une chose oubliée, vint éclairer son visage encore ruisselant.

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