Bible Sacrée

L’Aube promise dans la nuit

Le vent venant de la mer Égée s’engouffrait dans les ruelles de Thessalonique, apportant avec lui l’odeur saline du port et un frisson précoce en cette fin d’après-midi. Épaenetus, les mains encore marquées par le travail du cuir, se hâtait vers la maison de Jason. Le ciel, au-dessus des toits de tuiles, passait du bleu intense à des teintes de cuivre et de pourpre. Il n’aimait pas cette heure indécise, entre le jour et la nuit. Elle lui rappelait trop son ancienne vie, ce crépuscule perpétuel de l’âme avant d’avoir entendu la Bonne Nouvelle.

La pièce principale était déjà pleine de visages familiers. L’odeur de l’huile des lampes se mêlait à celle du pain frais et de la laine humide. Il y avait Lysias, le forgeron, aux bras puissants croisés sur sa poitrine ; Damaris et ses filles, silencieuses près du mur ; et le vieux Simeon, dont les yeux pâles voyaient à peine mais semblaient percer l’ombre grandissante. Jason, leur hôte, faisait circuler une coupe d’eau. L’atmosphère était tendue, une tension particulière qui n’avait rien à voir avec la peur des autorités. C’était autre chose. Une attente.

C’était Timothée qui avait ramené la lettre, quelques jours plus tôt. Une lettre de Paul. Et depuis, certains parlaient sans cesse du « Jour du Seigneur », avec une excitation qui frisait l’angoisse. D’autres, au contraire, affectaient une nonchalance dangereuse, comme si leur salut était un fait acquis, une formalité. Épaenetus sentait un fossé se creuser, subtil, entre ceux qui veillaient jusqu’à l’épuisement et ceux qui s’endormaient dans une fausse sécurité.

Ce soir-là, c’était Timothée lui-même qui devait lire et expliquer la suite du message. Le jeune homme se leva, le rouleau de papyrus serré dans sa main. La lueur des lampes dansait sur ses traits juvéniles mais graves. Il toussota, non de nervosité, mais comme pour chasser un poids.

« Frères et sœurs, concernant les temps et les moments, vous n’avez pas besoin qu’on vous écrive… »

Sa voix, d’abord hésitante, prit de l’assurance. Il parlait du Jour du Seigneur venant comme un voleur dans la nuit. Épaenetus regarda par la petite fenêtre haute. Dehors, le noir était maintenant complet, opaque. Une image lui vint, vive : son ancien maître, un Romain méticuleux, qui vérifiait chaque soir les serrures de sa maison, par peur des pillards. Mais un voleur vraiment habile, disait-on, savait trouver la faille, l’instant d’inattention. L’image n’était pas réconfortante.

Puis les mots changèrent de tonalité. « Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres, pour que ce jour vous surprenne comme un voleur. Vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour. Nous ne sommes pas de la nuit ni des ténèbres. »

Lysias le forgeron hocha lentement la tête, un éclat dans le regard. Épaenetus comprenait. Ce n’était pas une question de date à calculer, de signe à guetter fiévreusement dans le chaos du monde. C’était une question d’identité. *Fils du jour.* Cette vérité-là, il la sentait dans ses os. Elle résonnait avec le moment où, trempé d’eau et de larmes, il était sorti du bassin baptismal : pour la première fois, il se sentait né pour autre chose que l’ombre. Né pour la clarté.

Timothée poursuivait, avec une force nouvelle. « Ne dormons donc pas comme les autres, mais veillons et soyons sobres. Car ceux qui dorment, dorment la nuit, et ceux qui s’enivrent, s’enivrent la nuit. Nous, au contraire, qui sommes du jour, soyons sobres, revêtus la cuirasse de la foi et de l’amour, et ayant pour casque l’espérance du salut. »

Les métières étaient parlantes ici. Épaenetus voyait Lysias songer à la cuirasse de l’amour, soupesant cette idée étrange. Une armure qui, au lieu de repousser, attirait. Le vieux Simeon murmura : « L’espérance, un casque… » Il portait sa tête chauve comme si un poids invisible, mais léger, la protégeait désormais.

Puis vint la partie qui sembla toucher directement le cœur de la communauté. Timothée ralentit le débit, insistant sur chaque phrase comme sur un coup de marteau sur le fer chaud. « Encouragez-vous les uns les autres, et édifiez-vous mutuellement, comme en faites d’ailleurs. » Son regard se posa sur un groupe de femmes qui chuchotaient dans un coin, puis sur deux hommes qui, la semaine passée, avaient eu un différend sur un paiement. L’exhortation n’était pas vague. Elle visait leur tendance, récente, à se diviser entre « spirituels » et « tièdes », chacun jugeant l’autre.

« Ayez de la considération pour ceux qui peinent parmi vous, qui vous dirigent dans le Seigneur et qui vous avertissent. Estimez-les très haut en amour, à cause de leur travail. » Jason baissa les yeux, ému. La charge était lourde, offrir sa maison, calmer les disputes, supporter les doutes de tous. Un sourire timide traversa son visage. On lui avait souvent témoigné du respect, mais l’idée d’un amour actif, d’une *considération* profonde, c’était nouveau.

La lecture se fit plus douce, mais plus profonde, comme une rivière qui entre dans un lit calme mais puissant. « Vivez en paix entre vous… Avertissez ceux qui vivent dans le désordre, réconfortez ceux qui sont abattus, soutenez les faibles, usez de patience envers tous. » Chaque instruction trouvait un visage dans la pièce. L’abattement de Damaris, qui pleurait secrètement son fils parti en mer. La faiblesse physique de Simeon. L’impatience brusque de Lysias. Ce n’était pas une liste de règles, mais le portrait d’un corps où chaque membre soigne l’autre.

Épaenetus sentit une chaleur lui monter à la gorge. C’était cela, la veille. Ce n’était pas une attente statique, les yeux fixés au ciel. C’était cet engagement patient, ce tissage humble des liens, ici et maintenant. Veiller, c’était voir la détresse de son frère avant qu’elle ne sombre dans la nuit. Être sobre, c’était refuser l’ivresse de ses propres certitudes.

Timothée termina, sa voix presque un murmure recueilli. « Ne rendez pas le mal pour le mal… Recherchez toujours le bien, entre vous et envers tous… Priez sans cesse… Rendez grâce en toute circonstance… N’éteignez pas l’Esprit… Gardez-vous de tout ce qui a mauvais aspect. »

Le silence qui suivit n’était ni lourd ni vide. Il était plein, comme l’air après la pluie. On n’entendait plus que le crépitement des mèches dans l’huile.

C’est alors que le vieux Simeon se mit à chanter. Ce n’était pas un psaume appris, mais une mélopée ancienne, une berceuse peut-être, dont les paroles avaient été remplacées par un simple « Merci ». Sa voix était craquelée, fêlée, mais d’une pureté étrange. Un à un, les autres le rejoignirent, non pas en chœur organisé, mais comme une forêt qui répond au vent. Des « merci » pour la journée de travail, pour le pain partagé, pour la parole entendue, pour la présence de l’autre dans la pénombre.

Épaenetus ne chantait pas. Il regardait les visages. La peur eschatologique des uns, l’assurance arrogante des autres, tout semblait s’être dissous dans cette gratitude concrète. *Rendez grâce en toute circonstance.* Même dans l’attente. Même dans l’inconfort de ce soir. Même avec la fatigue dans les membres.

En sortant, bien plus tard, le ciel était noir, constellé. Le vent avait fraîchi. Mais Épaenetus ne voyait plus la nuit de la même manière. Il ne la subissait plus. Il la traversait, fils du jour, portant en lui une lueur qui n’était pas la sienne. Veiller, ce n’était pas compter les heures jusqu’à l’aube. C’était incarner, dans l’obscurité même, la fidélité de l’Aube promise. Et pour cela, il n’était pas seul. Il marcha vers sa modeste demeure, le cœur étrangement léger, porté par le chant têtu de la gratitude et le poids doux de l’espérance, son casque contre les assauts du découragement. La veille commençait. Elle avait la forme d’un pas après l’autre, dans la paix fragile d’une nuit de Thessalonique.

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