L’air sentait la poussière chaude et l’huile d’olive rance. Dans la pièce aux murs de terre crue, la lumière, basse et oblique, découpait des rectangles pâles sur le sol de pierre. Jacques sentait la fatigue dans ses os, une fatigue ancienne, celle qui vient moins du travail des mains que du poids des paroles entendues.
Ce matin-là, juste avant l’assemblée, il avait vu la scène. Deux hommes étaient entrés dans la cour. Le premier, vêtu d’une tunique fine, bordée d’un fil d’or terni, les anneaux à ses doigts scintillant faiblement. Son pas était assuré, son regard parcourait l’assemblée avec une curiosité distante. Derrière lui, se tenant à la manière de quelqu’un qui a l’habitude de se faire oublier, un autre homme. Ses sandales étaient liées de ficelle, son manteau, un tissu grossier et râpé aux coudes, sentait l’humidité et la sueur aigre. On l’appelait Éli, un tisserand dont le métier périclitait depuis que les ateliers romains inondaient le marché de toiles standardisées.
Jacques, de sa place, avait tout observé. Il avait vu le sourire rapide, presque automatique, de certains frères envers l’homme aux anneaux. On l’avait conduit vers l’avant, vers un coussin posé à même la pierre, un des rares. Des paroles chuchotées : « Frère, assieds-toi ici, à cette bonne place. » Un geste large, plein d’une déférence qui sonnait faux. Pour Éli, un bref regard, un hochement de tête, et un geste vague de la main vers l’ombre près de la porte : « Toi, tiens-toi là, ou assieds-toi par terre, à mes pieds. » Le tisserand avait obéi sans un mot, le visage fermé, un pli amer au coin des lèvres. Il s’était accroupi, le dos contre le mur rugueux, et avait fixé le sol entre ses genoux.
Le silence qui suivit était lourd, chargé de toutes les choses non dites. Jacques se leva lentement. Sa voix, lorsqu’elle sortit, n’était pas tonnante. Elle était grave, usée, comme les pierres du puits du quartier.
« Mes frères, écoutez. Votre foi en notre Seigneur de gloire, Jésus-Christ, vous la gardez pure de toute partialité, n’est-ce pas ? » Il laissa la question flotter. Ses yeux se posèrent sur l’homme bien vêtu, puis sur Éli, toujours recroquevillé. « Supposez qu’entre dans votre assemblée un homme portant une bague en or, habillé de vêtements resplendissants. Supposez qu’y entre aussi un pauvre, vêtu de haillons. Si vous tournez vos regards vers celui qui porte les beaux habits et lui dites : « Toi, assieds-toi ici, à cette place d’honneur », et si vous dites au pauvre : « Toi, tiens-toi là debout », ou bien : « Assieds-toi au pied de mon escabeau », en agissant ainsi, ne faites-vous pas en vous-mêmes des distinctions ? N’êtes-vous pas des juges aux pensées mauvaises ? »
Il se tut un instant, laissant le grattement d’un insecte dans la poutre du toit remplir l’espace. « Écoutez, mes frères bien-aimés. Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour être riches dans la foi et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment ? Mais vous, vous avez déshonoré le pauvre. Les riches, n’est-ce pas eux qui vous oppriment et vous traînent devant les tribunaux ? »
Il se mit à marcher de long en large, lentement. « Si en effet vous accomplissez la loi royale selon l’Écriture : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », vous faites bien. Mais si vous faites preuve de partialité, vous commettez un péché, vous voilà convaincus de transgression par la loi elle-même. »
Plus tard dans la journée, Jacques se souvint d’une autre histoire. On lui avait rapporté les paroles d’une sœur à une veuve du quartier ouest. La veuve était venue demander de l’aide pour un toit qui prenait l’eau. La sœur, pleine d’une ferveur qu’on affichait aux réunions, lui avait dit : « Ma sœur, que la paix soit avec toi ! Réchauffe-toi bien et sois rassasiée. » Des paroles belles, pleines de la chaleur des psaumes. Puis elle l’avait congédiée, les mains vides, sans lui donner ce qui était nécessaire pour son corps. À quoi bon ? La parole toute seule, détachée de la chair, du geste, du pain concret, était un corps sans souffle. Un cadavre.
Le soir tombait quand un homme, nommé Matthieu, vint le trouver. C’était un homme qui aimait les discussions, les concepts. Il parlait avec ferveur de sa foi, une foi solide, orthodoxe, bien articulée. Il disait croire en un seul Dieu. « C’est bien, lui répondit Jacques en lissant sa barbe d’un geste las. Les démons aussi croient cela, et ils tremblent. » La phrase tomba, brutale, sans fioriture. « Veux-tu comprendre, homme vain, que la foi sans les œuvres est stérile ? »
Il prit un exemple, tout simple, qui lui vint en regardant par la fenêtre les champs en contrebas. « Supposons qu’un frère ou une sœur soit nu et manque de la nourriture de chaque jour. Si l’un de vous leur dit : « Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous », sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert-il ? » Il fixa Matthieu. « Il en est ainsi de la foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est morte en elle-même. »
Matthieu objecta, cherchant la controverse : « Toi, tu as la foi ; moi, j’ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi, par mes œuvres, je te montrerai ma foi. » Jacques sentit une lassitude l’envahir. Cette division était stérile. « Tu crois qu’il y a un seul Dieu ? Tu fais bien. Les démons le croient aussi, et ils frissonnent. Mais veux-tu savoir, homme sans intelligence, que la foi sans les œuvres est sans vie ? »
Il plongea alors dans l’histoire, dans la mémoire vive de leur peuple. « Notre père Abraham, ne fut-il pas justifié par les œuvres, lorsqu’il offrit son fils Isaac sur l’autel ? Tu vois bien que sa foi agissait avec ses œuvres, et que par les œuvres sa foi fut rendue parfaite. Ainsi s’accomplit l’Écriture qui dit : « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut compté comme justice. » Il fut même appelé ami de Dieu. » Il marqua une pause, laissant le crépitement de la lampe à huile se faire entendre. « Vous voyez donc que l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement. »
Il pensa à une autre figure, moins attendue, glanée dans les récits des espions à Jéricho. « De même Rahab la prostituée, ne fut-elle pas justifiée par les œuvres, lorsqu’elle reçut les messagers et les fit partir par un autre chemin ? » Une femme de mauvaise vie, une étrangère, avait saisi par ses actes ce que tant d’Israélites pleins de certitudes verbales manquaient. Elle avait agi. Elle avait risqué sa vie sur un coup de dés, sur une intuition de vérité plus forte que les murs de sa ville.
« En effet, poursuivit-il, la voix maintenant basse mais pénétrante, comme le corps sans esprit est mort, de même la foi sans les œuvres est morte. »
Quand l’assemblée se dispersa, les ombres étaient longues. L’homme aux beaux vêtements était parti tôt, l’air vaguement ennuyé. Éli le tisserand s’attarda. Jacques alla vers lui, sans un mot, et lui tendit un petit sac de cuir contenant quelques pièces, pas beaucoup, mais de quoi racheter du fil, de quoi tenir une semaine ou deux. Ce n’était pas un geste spectaculaire. Juste une œuvre. Une suite. La main calleuse de Jacques se referma sur l’épaule osseuse du tisserand, une pression brève. Aucun discours. La foi, ce soir-là, sentait la poussière, la sueur et la laine brute. Elle était vivante.




