Le port de Corinthe, à l’heure où le soleil déclinant noie l’agora dans une lumière d’ambre et d’ombre, est un lieu de contradictions. L’air salin se mêle aux senteurs d’encens brûlé pour Poseidon, aux relents d’huile et de poisson pourri. Sur les dalles usées par les sandales de mille nations, Marcus, ancien dévot d’Asclépios, marche d’un pas qui hésite. Il serre contre lui un rouleau de papyrus, les mots fraîchement tracés à l’encre le brûlant à travers le lin de sa tunique. Ce sont les paroles de cet homme, Paul de Tarse, celles qu’on vient de lire à voix haute dans la maison de Gaïus, au-delà des murailles, dans le quartier des potiers.
Les mots résonnent encore en lui. « *Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut.* » Un jour favorable ? Marcus regarde ses mains, celles qui, il n’y a pas si longtemps, présentaient encore des offrandes de petits serpents en argente au dieu guérisseur. Le salut ? Il avait cherché la guérison pour son fils, une guérison qui n’était jamais venue. Et pourtant, dans cette maison simple, parmi ces gens aux visages fatigués mais au regard clair, une autre guérison, plus étrange, plus profonde, lui avait été offerte. Une réconciliation. Le mot était lourd, doux et effrayant.
Il traverse la place où s’élève le temple d’Apollon, ses colonnes doriques dressées comme des doigts de pierre pointés vers le ciel païen. Autrefois, cette vue le remplissait d’une crainte sacrée. Aujourd’hui, elle lui semble vide, un décor grandiose mais sans vie. Les paroles de Paul tournoyaient, insistantes : « *Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger. Car quel rapport y a-t-il entre la justice et l’iniquité ? Ou qu’a de commun la lumière avec les ténèbres ?* » La lumière, les ténèbres. Marcus comprenait cela maintenant. Ce n’était pas une simple métaphore. C’était le récit de sa propre vie. L’encens des idoles était une fumée qui obscurcissait tout, une ténèbre odorante. La lumière, il l’avait entrevue dans le récit de la croix, dans cette folie d’un Dieu qui se laisse briser.
Son chemin le mène vers le quartier des tanneurs, où l’odeur âcre chasse toute autre fragrance. C’est là qu’habite Lydie, la pourpreuse de Philippes, de passage à Corinthe. Elle lui avait donné le rouleau. « Relis ces mots, Marcus, avait-elle dit de sa voix calme. Et vois comment l’apôtre décrit son service. Ce n’est pas un récit de gloire. C’est un inventaire de l’endurance. »
Assis sur un bloc de pierre à l’écart des cuves, il déroule de nouveau le texte à la lueur tremblotante d’une lampe à huile posée à même le sol. Les phrases de Paul ne sont pas celles d’un philosophe stoïcien vantant l’impassibilité. Elles sont charnelles, désordonnées, brutales de vérité. « *Nous rendons recommandables nous-mêmes en tout comme des ministres de Dieu : par une grande patience dans les tribulations, dans les détresses, dans les angoisses, sous les coups, dans les prisons, dans les troubles, dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes…* »
Marcus ferme les yeux. Il imagine cet homme petit, au regard vif, parcourant les routes poussiéreuses de Macédoine, échappant de justesse à une lapidation à Lystres, affrontant les tempêtes en mer, supportant la faim et la soif. Ce n’était pas une liste de exploits, mais un catalogue de blessures. Et pourtant, Paul écrivait cela non pour se plaindre, mais comme une preuve, l’étrange et paradoxale preuve de son authenticité. La véritable marque de son ministère n’était pas le succès, mais la capacité à persévérer dans l’échec apparent, dans la souffrance assumée.
Les lignes suivantes le frappent avec la force d’un contraste : « *Par la pureté, par la connaissance, par la longanimité, par la bonté, par un Esprit Saint, par un amour sincère, par la parole de vérité, par la puissance de Dieu…* » D’un côté, les coups, les prisons, la détresse. De l’autre, la pureté, la bonté, l’amour sincère. Les deux listes s’enchevêtrent, se répondent, ne font qu’une. C’était cela, le mystère. La puissance de Dieu ne se manifestait pas en épargnant ces épreuves, mais en les traversant avec un cœur qui, miraculeusement, restait capable de bonté. L’arme dans les tribulations, c’était l’amour sincère. Le bouclier dans les angoisses, c’était la parole de vérité. Cette vérité qui dérangeait, qui séparait, qui appelait à sortir.
« *Sortez du milieu d’eux, et séparez-vous, dit le Seigneur.* » Marcus lève les yeux vers la ville qui s’endort dans le crépuscule. « Sortir. » Ce n’était pas une fuite physique, il le sentait. C’était une séparation intérieure, un exode du cœur. Sortir du système des idoles, non seulement celles de marbre sur les collines, mais celles, plus subtiles, qui logeaient dans l’âme : l’idole de la reconnaissance sociale, l’idole de la sécurité, l’idole d’une vie sans heurts. Paul lui-même était « inconnu et bien connu », mourant et voici qu’il vivait, châtié mais non mis à mort, triste mais toujours joyeux, pauvre mais enrichissant plusieurs. Vivre dans ces paradoxes, c’était cela, « sortir ».
Une brise fraîche venue du golfe soulève la poussière à ses pieds. Il reroule le papyrus, le serrant avec une conviction nouvelle. L’appel n’était pas à rejoindre une secte fière et renfermée, mais à entrer dans une relation si vaste, si accueillante qu’elle en devenait exigeante. « *Je serai pour vous un père, et vous serez pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur tout-puissant.* » Ces derniers mots résonnent comme un achèvement, une promesse qui donne son sens à toutes les épreuves énumérées. La patience dans les tribulations, c’était le chemin des fils. La séparation d’avec le monde ancien, c’était l’entrée dans la maison du Père.
Marcus se lève, les muscles douloureux. L’odeur des tanneries lui semble moins écrasante. Il regarde une dernière fois les colonnes du temple, silhouettes noires sur un ciel now violacé. Il ne ressent plus de colère, plus de mépris, seulement une immense pitié pour ceux qui errent encore dans ce dédale de marbre sans vie. Il a, lui, reçu une réponse. Une réponse qui ne supprimait pas les détresses, mais qui les traversait. Une réponse qui s’appelait Père.
Il tourne le dos à la ville et prend le chemin qui mène vers le quartier des potiers, vers la maison de Gaïus, vers ces hommes et ces femmes « inconnus » mais si profondément « connus ». Le jour du salut n’était pas un jour de triomphe facile. C’était ce jour-ci, avec ses ombres, ses doutes, et cette fragile mais tenace lumière qui pointait, comme la première lueur de l’aube sur les eaux sombres du golfe de Corinthe. Le temps favorable, c’était maintenant. Maintenant, dans l’obéissance du pas suivant, dans le courage de la séparation, dans l’humilité de se savoir fils. Il marchait, porteur d’un trésor dans un vase d’argile, sur la route poussiéreuse des vivants.




