Bible Sacrée

La Première Goutte

La première goutte fut un choc.

Elle tomba sur le bois de cyprès, juste devant le pied de Noé, avec un petit claquement sec, presque métallique. Il leva les yeux. Le ciel, depuis une semaine, avait pris la couleur d’une vieille meule de fer, lourd et bas. Mais là, cette unique goutte, comme une larme trop lourde pour le firmament. Un silence étrange suivit, un silence qui semblait boire tout le bruit du monde. Puis, une seconde goutte percuta la poussière du sol, laissant une marque sombre, ronde et parfaite.

Shem, qui calfeutrait un joint avec de la poix encore tiède, s’immobilisa, son couteau en l’air. Il regarda son père. Aucun mot ne fut nécessaire. Le temps se mit à couler différemment, comme épaissi par une présence immense et imminente.

Ce ne fut pas d’abord une pluie. Ce fut un grésillement, un crépitement lointain qui grandissait de partout à la fois, comme si la terre elle-même exhalait une vapeur qui se condensait là-haut. Puis les gouttes se firent plus nombreuses, d’abord espacées, lourdes et lentes, claquant sur les poutres, creusant de petits cratères dans la terre durcie. L’odeur changea. L’odeur de poussière, de poix chaude et de bête fut balayée par une odeur minérale, froide et propre, celle de la pierre mouillée et de l’air lavé.

Noé sentit une pression sur ses épaules, pas seulement le poids des années, mais celui de la Parole accomplie. « Entre dans l’arche, » avait dit la voix. Et il était entré. Avec les siens. Et avec eux, le grouillement, le souffle, le plumage, la fourrure de toute une création obéissante. L’arche, immense coffre de bois sombre, n’était plus un chantier scandaleux au milieu de la plaine. Elle était devenue un monde, leur monde, la seule frontière entre la vie et ce qui allait advenir.

La pluie s’installa. Elle cessa d’être une succession de gouttes pour devenir un rideau, un voile ininterrompu et bruissant. Le crépitement devint un grondement sourd, monotone, enveloppant. Noé fit un dernier signe à ses fils. Ils rentrèrent à l’intérieur. La lourde porte, épaisse comme un rempart, fut poussée, tirée, verrouillée. Le bruit du dehors devint étouffé, lointain, bien que constant. Une pénombre chaude et vivante régnait dans les niveaux de l’arque, trouée par la lueur des lampes à huile qui dessinaient des ombres mouvantes sur les cloisons de bois.

Les premières heures furent étranges. Il y avait une tension à écouter. Écouter la pluie, bien sûr, ce tamis infatigable. Mais écouter aussi ce qui n’était plus là. Les cris d’enfants du village lointain, le grincement d’une charrette sur la route, l’appel d’un berger. Ces bruits s’étaient éteints un à un, noyés sous le déluge, ou peut-être avaient-ils simplement cessé. L’arche devint une bulle de sons propres : le frottement des animaux dans leur litière, le ruminement paisible des bœufs, le craquement du bois travaillé par l’humidité, le murmure des voix de la famille.

Le deuxième jour, la lumière qui filtrait par les ouvertures supérieures était d’un gris laiteux, diffuse et sans origine. La pluie ne faiblissait pas. Elle semblait puiser à une source intarissable, les « écluses des cieux » ouvertes grandes. Noé pensait parfois aux cavernes d’en bas, aux grands réservoirs d’eau que la voix avait évoqués. Il imaginait la croûte terrestre se fendant, cédant sous la pression, et les eaux d’en bas montant, sournoises et froides, pour rencontrer celles d’en haut. Une étreinte liquide et mortelle.

Le troisième jour, l’arche bougea.

Ce fut d’abord une sensation presque imperceptible, un léger vertige, comme lorsque l’on est très fatigué. Puis un craquement profond, un gémissement du bois travaillé dans toute sa longueur. L’arche n’était plus posée sur la terre ferme. Elle flottait. Elle était devenue ce pour quoi elle avait été conçue : un vaisseau. Un frisson parcourut la famille. Ce n’était pas de la peur, mais une sorte de saisissement solennel. La promesse tenue impliquait désormais l’irréversible. Le lien avec le sol, avec tout ce qui avait été connu, était rompu. Ils étaient livrés à la volonté des eaux et à la grâce de Celui qui les dirigeait.

Les jours suivants se fondirent en une durée uniforme, rythmée par les soins aux animaux, les repas, les prières murmurées. Le bruit de la pluie était devenu le silence même de leur univers. Parfois, une bourrasque plus forte faisait tanguer l’énorme coffre, et on entendait un bêlement inquiet, un barrissement. Puis le roulis reprenait son mouvement lent, berçant cette arche peuplée.

Noé montait souvent jusqu’à la plate-forme supérieure, sous l’abri prévu. Il regardait. Il n’y avait rien à voir qu’un océan gris et bouillonnant, strié par la pluie, s’étendant à l’infini sous un ciel bas et fusionnel avec les eaux. Plus de collines. Plus d’arbres. Plus de chemin. Seules les crêtes des vagues, écumantes et colériques, défilaient, monotones et terribles. L’air était saturé d’une humidité palpable, chargé du bruit immense et simple de l’abîme.

Un après-midi – était-ce le dixième jour ? Le quinzième ? –, la pluie sembla hésiter. Son grondement diminua, passa du tonnerre à un murmure, puis à un simple bruissement. Et puis, elle s’arrêta. Le silence qui suivit fut assourdissant, plus lourd et plus étrange que le bruit lui-même. Un silence épais, mou, comme ouaté par la brume qui rampait sur les eaux. On n’entendait plus que le clapotis contre la coque, et le souffle du vent, un vent nouveau, qui commençait à balayer la surface des profondeurs.

Noé resta longtemps immobile, respirant cet air différent. Il ne sentait ni soulagement ni victoire. Seulement une fatigue immense, et le poids d’un monde vide. Les eaux avaient tout recouvert, tout bu. La terre était morte, noyée sous le jugement. L’arche voguait, fragile coquille de bois, sur le tombeau liquide de toute chair.

Mais elle voguait. Et à l’intérieur, dans la pénombre chaude, un bêlement d’agneau répondit au meuglement d’une vache. Un oiseau battit des ailes dans sa cage. Un enfant de Sem rit doucement. La vie, cette petite flamme protégée, persistait. Elle attendait. Elle se confiait à la lente décrue promise, à la future montagne émergée, à l’arc-en-ciel qui serait, un jour, signe d’une alliance nouvelle entre le ciel défait et la terre lavée.

Pour l’heure, il n’y avait que les eaux, hautes, très hautes au-dessus des montagnes, et l’arche qui cheminait dessus, portée par une main invisible. Et dans le cœur de Noé, au milieu du deuil du monde, une paix étrange, fragile comme le bois qui les portait, ferme comme la Parole qui les avait appelés. La première goutte était tombée. Le dernier rivage, quelque part dans l’invisible, attendait.

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