Le vieux Lévite se tenait à l’entrée de sa tente, les yeux perdus vers les collines de Moab qui se teintaient d’or et de pourpre dans la lumière déclinante. L’air sentait la poussière chaude et l’herbe rare, une odeur de nomade, une odeur d’attente. Dans ses mains ridées, usées par les ans et les rouleaux de la Loi, il tenait un morceau de tissu grossier. Il le frottait doucement, comme pour en extraire une parole, un murmure. Ce soir, il devait parler. La communauté était là, campée autour du Tabernacle, et les questions des jeunes hommes montaient avec la fumée des feux.
Un enfant, les cheveux en désordre, s’approcha, attiré par le silence du vieil homme.
— Grand-père, mon père a tué une gazelle aujourd’hui. Nous allons faire un festin ?
Le Lévite posa sur lui un regard où se mêlaient une infinie tendresse et une gravité qui glaça l’enfant.
— Peut-être, petit. Mais d’abord, il faut savoir. Il faut distinguer.
Il se leva, les articulations craquant doucement, et s’adossa au poteau de la tente. Sa voix, d’abord basse, prit de l’ampleur, portée par une habitude millénaire d’enseigner.
— Écoute, Israël. Tu es un peuple saint pour l’Éternel, ton Dieu. C’est toi qu’il a choisi pour lui appartenir, parmi tous les peuples de la terre.
L’enfant fixait sa bouche, captivé.
— Être saint… ce n’est pas seulement prier. C’est vivre. C’est manger, aussi. Oui, même cela.
Alors, il se mit à énumérer, non comme une liste sèche, mais comme on décrit les membres de sa propre famille, avec des familiarités et des rejets instinctifs.
— Le bœuf, tu le connais. La brebis, la chèvre. Le cerf aux bois majestueux, la gazelle légère que ton père a chassée, le daim, le bouquetin, la chèvre sauvage des rochers. Tu peux manger de leur chair. Leur sabot est fendu, et ils ruminent. Tu les as vus, dans les hautes herbes, mâchant sans cesse, paisibles. Ils sont pour nous.
Puis sa voix changea, se fit plus dure, presque protectrice.
— Mais le porc… tu as vu le porc chez les caravaniers philistins ? Son sabot est fendu, oui. Mais il ne rumine pas. Il fouille la boue, il dévore tout sans distinction. Sa chair est lourde, pleine de son écœurante nourriture. Tu n’y toucheras pas. C’est une impureté pour toi. Ni sa chair, ni son cadavre.
Il continua, évoquant les eaux.
— Des poissons, tu en mangeras aussi. Ceux qui ont des nageoires et des écailles. La brème argentée du Jourdain, le barbillon qui frétille dans la main. Mais tout ce qui glisse, qui n’a pas d’écailles… la anguille visqueuse, le silure aux moustaches de vase… c’est une abomination pour toi. C’est comme si la création se refusait là, elle garde son mystère, et nous, nous nous en écartons.
Il s’arrêta, laissant le silence se faire. L’enfant voyait défiler dans son esprit les images des bêtes interdites, rendues étranges et lointaines par la parole du vieillard.
— Et les oiseaux, petit. Regarde le ciel. L’aigle royal, le gypaète, ce sont des seigneurs, mais ils sont chasseurs de charognes. L’orfraie au cri perçant, le milan au vol sournois. Le corbeau, noir et criard, messager des déserts arides. L’autruche, qui abandonne ses œufs à la terre. Le hibou, qui habite les ruines. La mouette, la cigogne, la huppe… tous ceux-là, tu les éviteras. Ils vivent de mort, ou errent dans des lieux de désolation. Leur chair te séparerait du Dieu vivant.
Le Lévite baissa encore le ton, comme pour une confidence terrible.
— Et les petites choses qui grouillent… la gerboise, le lézard, le gecko des murs, la taupe, le caméléon. Ils rampent, ils se cachent. Ils sont la poussière animée. Celui qui les touchera morts sera impur jusqu’au soir. Il devra laver ses vêtements, et lui-même, avant que le soleil ne se couche et ne marque la fin de cette souillure. Car la sainteté, vois-tu, demande de la vigilance. Elle se salit à la moindre négligence.
L’enfant frissonna, regardant ses propres mains.
— Mais alors, grand-père… comment ne pas se tromper ?
Un léger sourire éclaira le visage austère du vieil homme.
— On apprend. On fait attention. On se souvient que nous ne sommes pas comme les autres. Manger n’est pas un acte anodin. C’est un acte de communion ou de séparation. En choisissant ta nourriture, tu choisis ton camp. Tu affirmes que tu appartiens à Celui qui t’a fait sortir du pays d’Égypte.
Il reprit son souffle, et sa pensée sembla s’envoler vers un avenir plus doux.
— Et puis, il y a la joie. Car notre Dieu n’est pas un dieu triste. Tu mettras à part la dîme de tout ce que produira ton champ, année après année. Ton blé, ton vin nouveau, ton huile fraîche. Et les premiers-nés de ton bétail. Tu les mangeras devant l’Éternel, au lieu qu’il aura choisi. Toi, ton fils, ta fille, ton serviteur. Vous vous réjouirez. Tu penseras alors au Lévite, qui n’a pas de patrimoine parmi vous, et tu l’inviteras à partager ta joie.
Ses yeux s’embuèrent.
— Et si le chemin est trop long, si tu ne peux porter ta dîme, alors tu la convertiras en argent. Tu le serreras dans ta main, et tu iras au lieu du sanctuaire. Là, tu achèteras ce que tu désireras : du bœuf, de l’agneau, du vin, de la bière. Et tu mangeras là, en présence de l’Éternel, avec ta maisonnée. Et tu n’oublieras pas le Lévite, car il dépend de toi comme tu dépends de Dieu.
La nuit était presque tombée. Une étoile tremblota à l’est.
— Tous les trois ans, tu sortiras toute la dîme de ta récolte, et tu la déposeras à tes portes. Alors viendront le Lévite, qui n’a ni champ ni vigne, l’étranger qui réside chez toi, l’orphelin et la veuve. Ils mangeront et seront rassasiés. Et l’Éternel, ton Dieu, te bénira dans toutes tes actions.
Il posa sa main sur la tête de l’enfant, une main lourde de bénédiction et de responsabilité.
— Voilà, petit. Ce n’est pas seulement une liste. C’est une manière d’être au monde. De traverser le monde sans lui appartenir. De goûter à la création en rendant grâces. D’être saint, parce qu’Il est saint.
L’enfant hocha la tête, silencieux, le cœur plein d’un respect nouveau pour la gazelle qui attendait, là-bas, près du feu de son père. Elle n’était plus seulement de la viande. Elle était un don, une frontière, un signe. Un rappel que dans le désert, entre l’Égypte et la Terre Promise, ils étaient, et seraient toujours, un peuple à part.




