Bible Sacrée

La Révélation d’Asaph au Sanctuaire

La chaleur de Jérusalem, en cette fin d’après-midi, était lourde et poussiéreuse. Asaph remonta le pan de son manteau sur sa bouche, tentant d’échapper à l’âcre odeur des ruelles où se mêlaient les parfums d’épices, la sueur des bêtes et la fumée des foyers. Il marchait sans but précis, les sandales soulevant de petits nuages ocre. En lui, cependant, brûlait un feu bien plus intense que celui du soleil.

Il se répétait les mots, comme une litanie amère : « Dieu est bon pour Israël, pour ceux qui ont le cœur pur. » Mais les mots sonnaient creux, métalliques, comme une pièce faussée. Son cœur, justement, ne se sentait plus pur. Il était rongé par une vermine silencieuse : l’envie.

Tout avait commencé par des observations banales, des remarques glanées au marché ou à la porte de la ville. Il voyait les impies. Non pas les brigands des routes, mais ceux de la ville, les habiles, les bien en cour. Ils prospéraient. Leurs corps étaient gras et reposés, exempts des souffrances ordinaires. Leurs femmes portaient des bijoux fins qui tintaient à chaque mouvement, une musique agaçante de succès. Leurs maisons, blanchies à la chaux, s’agrandissaient, grignotant les ruelles étroites. Ils parlaient haut, riaient fort, et dans leurs yeux brillait une assurance qui ressemblait à de l’impunité.

Asaph, lui, se levait à l’aube pour les psaumes, jeûnait aux temps prescrits, vérifiait chaque geste, chaque pensée, pour les rendre conformes à la Loi. Et pour quoi ? Pour une vie étriquée, ponctuée de soucis ordinaires. Son manteau était usé aux coudes. Les récoltes de son petit champ, cette année encore, avaient été médiocres. Une douleur lancinante lui tenaillait le côté depuis des mois. Où était la récompense de l’intégrité ? Où était la justice de l’Éternel ?

Il était arrivé, sans s’en rendre compte, sur une esplanade surplombant les quartiers riches. De là, il apercevait les cours intérieures de quelques demeures. Des jets d’eau murmuraient dans des bassins de marbre. Des serviteurs s’affairaient autour de tables chargées de fruits et de viandes. Une musique de flûte et de lyre flottait dans l’air du soir, légère, insouciante. Ces gens-là semblaient avoir extrait de la vie toute sa moelle sucrée, laissant la carcasse amère aux autres. À des gens comme lui.

Un gouffre s’ouvrit alors dans sa pensée. « À quoi bon avoir gardé mon cœur pur, lavé mes mains en signe d’innocence ? » murmura-t-il, les dents serrées. Ce doute était un blasphème, il le savait. Mais c’était comme une plante vénéneuse qui avait germé dans l’ombre de son âme et étouffait maintenant toute lumière. Il se sentait frappé chaque matin, châtié dès le réveil. Était-ce là le salaire de la fidélité ? Une amertume tenace lui monta à la gorge.

Il tourna les talons, dévalant presque les marches taillées dans le roc, fuyant ce spectacle. Sa marche le conduisit, presque malgré lui, vers le sanctuaire. Il n’y entrait pas avec la ferveur habituelle, mais comme un homme traqué cherche un refuge, même s’il n’y croit plus. L’ombre fraîche des enceintes l’enveloppa. L’odeur de l’encens, tenace, lui picota les narines. Il s’arrêta dans la cour des Israélites, le regard vide, fixant les volutes bleutées qui s’élevaient de l’autel des parfums.

Et ce fut là, dans le silence relatif, troublé seulement par les murmures des prêtres et le bruit lointain de la ville, que le basculement se produisit. Ce ne fut pas une voix tonnante, ni une vision éclatante. Ce fut une compréhension lente, insidieuse, qui perça la brume de sa révolte, comme un rayon de soleil perçant un brouillard épais.

Il comprit soudain le *sort* des impies.

Tout leur éclat, leur force apparente, leur sécurité arrogante… c’était une façade. Une glace posée sur un abîme. Il les vit pour ce qu’ils étaient vraiment : placés sur des hauteurs glissantes, leur prospérité n’était qu’un piège divin. En un instant, ils pouvaient choir dans la ruine. Leur succès était un leurre, une fable qu’ils se racontaient pour ne pas voir le néant qui les attendait. Comme un rêve au réveil, leur splendeur s’évanouirait, laissant place à l’horreur du jugement.

Asaph fut saisi d’un frisson. Ce n’était plus de l’envie qu’il ressentait, mais une pitié mêlée d’effroi. Ils étaient comme du bétail engraissé pour le jour du sacrifice. Leur fin serait soudaine, terrifiante.

Alors, honte l’envahit. Honte de son cœur stupide, amer, de ses jugements hâtifs. Il avait été comme une bête brute devant Dieu, incapable de saisir le fil invisible de Sa justice. Pourtant, malgré cette stupidité, une présence se fit sentir. Une certitude. Dieu était toujours là, le tenant par la main droite. Une guidance silencieuse, ténue mais réelle, à travers les ténèbres de ses doutes.

Son amertume se dissipa, remplacée par une fatigue douce, celle qui suit un long combat. À quoi bon se révolter contre les apparences ? La force des méchants n’était qu’illusion. Lui, Asaph, possédait quelque chose d’infini et d’invisible : Dieu était son refuge. Il pouvait désormais raconter toutes Ses œuvres, non plus comme un dogme appris, mais comme une vérité éprouvée au creuset du doute.

Il quitta le sanctuaire alors que les étoiles commençaient à poindre, une à une, dans le ciel de pourpre. La ville était toujours là, avec ses lumières, ses rires, son agitation vaine. Mais quelque chose en lui avait changé. La jalousie avait brûlé, ne laissant qu’une cendre légère emportée par le vent du soir. Il marchait plus lentement maintenant. La douleur à son côté était toujours présente, son manteau toujours usé. Mais son cœur, lavé par cette étrange révélation, était étrangement léger. La proximité de Dieu, découverte dans l’épreuve même de la foi, était devenue son seul bien véritable. Tout le reste n’était que bruit et vanité, un spectacle passager dont il n’était plus dupe.

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