Bible Sacrée

La Harpe muette de Babylone

La fumée des feux de cuisine, acre et grasse, montait en traînées paresseuses dans l’air immobile de Babylone. Elle se mêlait à l’odeur du fleuve, ce Tigre indolent et puissant qui charriait la vie et la boue. Assis sur un banc de pierre érodé, Éliakim sentait cette odeur lui imprégner les vêtements, la barbe, la peau. Elle était devenue l’odeur même de son exil. Ses doigts, calleux et noueux, effleuraient les cordes muettes de sa kinnor, posée sur ses genoux comme un objet mort, un souvenir encombrant.

Autour de lui, le quartier juif bruissait d’une activité morne. On entendait des marmonnements en araméen, le claquement des portes en bois, les pleurs étouffés d’un enfant. Mais pour Éliakim, ces bruits n’étaient qu’un lointain murmure. En lui, résonnait un autre son, un son fantôme : le fracas des béliers contre les murailles de Jérusalem, le craquement du cèdre embrasé, les cris. Toujours les cris. Et puis, le silence. Un silence si vaste, si absolu, quand les chariots babyloniens avaient commencé leur longue marche vers l’est, chargés de butin et d’hommes brisés.

« Éliakim ! »

La voix de Nathan, son voisin, jeune encore et moins marqué par les ans d’errance, le tira de sa torpeur.

« Ils demandent encore un chant. Là-bas, près du jardin du capitaine. Ils ont de la bière épaisse et ils rient fort. »

Éliakim ne leva pas les yeux. Il fixait le bois de sa harpe, usé par d’innombrables caresses. Il voyait, en transparence, les pentes de Sion, vertes après les pluies d’avril. Il sentait presque la fraîcheur humide de la pierre du Temple sous sa paume, quand il s’appuyait, enfant, pour observer les prêtres.

« Tu ne réponds pas ? insista Nathan. Ils offrent une pièce d’argent. Une seule chanson. Une de tes vieilles chansons de là-bas. »

Là-bas. Le mot tomba comme une pierre dans un puits sec. Une colère sourde, ancienne, se réveilla dans la poitrine du vieil homme. Ce n’était pas une flamme, mais une braise rougeoyante, entretenue par chaque coucher de soleil sur une terre étrangère, par chaque fête babylonienne bruyante et incompréhensible.

« Une chanson de Sion, ici ? » Sa voix était rauque, comme rouillée par le manque d’usage. « Ici, dans cette terre plate où les dieux ont des faces de bêtes ? »

Il se leva, une douleur lancinante dans le bas du dos. Il prit sa harpe, non pour en jouer, mais comme on prend un bouclier. Il se dirigea, suivi de Nathan inquiet, vers le bord du quartier, là où un canal dérivé du fleuve étirait ses eaux sombres. Des saules pleureurs, typiques de ce pays, y trempaient leurs longues branches chevelues, comme une parodie mélancolique de la verdure qu’ils connaissaient.

Un groupe de soldats de la garnison, des Babyloniens aux joues rasées de près et aux tuniques colorées, étaient attablés devant une maison basse. Des cruches de terre cuite circulaient. L’un d’eux, voyant arriver les deux Hébreux, leva un bras potelé.

« Ah ! Les musiciens ! Enfin ! Allons, un air joyeux ! Un air pour célébrer la grandeur du roi Nabuchodonosor, vive-t-il éternellement ! »

Les autres ricanèrent, les yeux brillants d’une cruauté bonhomme. Pour eux, c’était un divertissement. Voir ces hommes sombres, à la barbe inculte, tirer de leurs instruments bizarres des mélodies plaintives qui parlaient d’un rocher et d’un dieu unique. C’était exotique. C’était drôle.

Éliakim s’arrêta à quelques pas. Le soleil couchant accrochait des reflets cuivrés dans le canal. Il regarda les saules. Il regarda l’eau lente. Puis il tourna son visage vers l’ouest, comme il le faisait chaque soir à cette heure, là où le soleil achevait sa course. Là-bas, quelque part, derrière des déserts et des montagnes, il y avait un tas de pierres calcinées qui avaient été le centre du monde.

« Chantez-nous donc un des cantiques de Sion », lança un autre soldat, en imitant avec moquerie une intonation qu’il pensait hébraïque.

Alors, Éliakim parla. Sa voix, cette fois, ne fut pas un murmure. Elle porta, claire et dure, tranchante comme un éclat d’obsidienne.

« Comment chanterions-nous le chant de l’Éternel sur une terre étrangère ? »

Le silence se fit parmi les Babyloniens, surpris par l’intensité soudaine. Nathan baissa la tête, le cœur serré.

Le vieux musicien posa sa harpe contre le tronc rugueux d’un saule. Le geste était lent, définitif.

« Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie. » Il leva sa main droite, celle qui pinçait les cordes, celle qui tenait l’encensoir quand il servait, enfant, dans l’enceinte sacrée. Il la regarda comme si elle ne lui appartenait déjà plus. « Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le sommet de ma joie. »

Les mots n’étaient pas pour les Babyloniens. Ils étaient un serment, un cri jeté à la face du ciel indifférent, un pacte scellé dans la douleur. C’était une prière à l’envers, une malédiction sur soi-même pour s’assurer de ne jamais faillir. La joie était un sommet, un pic inaccessible dans la brume de l’exil. Mais le souvenir, lui, serait une montagne infranchissable, un rempart contre l’assimilation, contre l’oubli sucré et mortel.

Un des soldats, un peu ivre, cracha par terre. « Tu délires, vieillard. Donne-nous plutôt cette harpe, elle a l’air bien ouvragée. »

Mais Éliakim ne l’entendait plus. Il était ailleurs. Il était sur les remparts, le jour où les éclaireurs avaient signalé l’immense armée en approche. Il était dans la cour du Temple, le dernier jour, quand la fumée des sacrifices s’était mêlée à celle de l’incendie. Il entendait les imprécations des prophètes, les pleurs des mères. Et il entendait les rires, les rires de ceux qui avaient tout pris.

Alors, du plus profond de son être remontèrent les derniers versets, ceux qu’on murmurait dans l’obscurité des maisons closes, ceux qui griffaient l’âme et qu’on n’osait dire à voix haute. Il se tourna vers les soldats, et son regard n’était plus celui d’un vieillard épuisé, mais d’un voyant habité par une vision d’épouvante.

« Souviens-toi, Éternel, de ce qu’ont fait les fils d’Édom… » Sa voix se fit sifflement. « Eux qui disaient : “Rasez ! Rasez jusqu’aux fondations !” »

Puis il se pencha, comme sous un poids terrible, et ses mots devinrent un grondement.

« Et toi, Babylone, toi la dévastatrice… Heureux qui te rendra la pareille de ce que tu nous as fait. Heureux qui saisira tes petits enfants… »

Il s’interrompit, une nausée lui serrant la gorge. L’image était là, trop nette, trop atroce, fruit de trop de nuits hantées. Il la chassa, mais le verset, comme une flèche empoisonnée, était déjà parti.

« … et les brisera contre le roc. »

Il n’y eut plus aucun son, sinon le clapotis faible de l’eau contre la berge. Les soldats ne riaient plus. Ils contemplaient ce vieil homme tremblant, hanté par des fantômes qu’ils ne pouvaient voir, et dont la malédiction venait de remplir l’espace entre eux d’un froid soudain. Ce n’était pas de la colère, c’était quelque chose de plus terrible : une douleur si absolue qu’elle engendrait des monstres.

Éliakim ramassa sa harpe. Il ne regarda personne. Il s’en retourna vers l’ombre du quartier, courbé, vidé. Nathan le suivit en silence, comprenant qu’il venait d’assister à quelque chose de sacré et d’effroyable. Ce n’était pas un chant. C’était un lambeau d’âme arraché et jeté sur les pierres de Babylone.

Et là, au bord du canal aux eaux étrangères, les saules continuaient de pleurer doucement, portés par une brise qui ne venait pas de la colline de Sion.

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