Le sentier qui menait au pressoir d’Oliviers était étroit, poussiéreux, et Ézéchias le connaissait si bien qu’il pouvait le descendre les yeux fermés, ce qu’il évitait de faire, de peur de trébucher sur une pierre. Le soleil de la neuvième heure tapait dur sur son cou, et l’odeur âcre de la terre sèche se mêlait à la senteur plus douce, plus lointaine, des amandiers en fleur. Il pressait le pas, l’esprit ailleurs, ronge par une inquiétude qui lui tordait les entrailles.
Ce matin même, son frère Cadriel était venu le trouver, le visage fermé. Une dette, contractée auprès d’un marchand de Tyr, arrivait à échéance. Une somme modeste, mais que Cadriel, dont les récoltes avaient été mauvaises, ne pouvait honorer. « Prête-moi la moitié, avait-il supplié, les yeux baissés. Je te rendrai tout après la vente des agneaux. » Ézéchias avait hoché la tête, sans enthousiasme. Il aimait son frère, mais connaissait sa légèreté, son goût pour les paris aux dés et le vin un peu trop fort. Un prêt était toujours un risque. Il se souvint des paroles du sage : *Mieux vaut un pauvre qui marche dans son intégrité, qu’un homme aux lèvres pervers et qui est un insensé.* Cadriel n’était pas pervers, non, mais insensé parfois, oui. Et pourtant, le sang était plus épais que l’eau du puits. Il avait donné l’argent.
Mais maintenant, une autre pensée, plus lourde, l’assaillait. Shaphan, le vieux Shaphan qui avait des vignes près des siennes, lui avait chuchoté à l’oreille au marché. Cadriel avait été vu en ville, pas au temple, pas chez le scribe pour régler sa dette, mais dans l’échoppe de Lydos, le Grec, à acheter un collier d’ambre. Pour une femme qui n’était pas la sienne. La colère avait monté en Ézéchias, une colère teintée d’une amertume profonde. *Celui qui rend le bien pour le mal, le mal ne quittera pas sa maison.* Avait-il eu tort de faire le bien ? Son aide n’avait-elle servi qu’à financer la folie de son frère ?
Il atteignit le pressoir, un lieu de pierres ombragé par un vieux caroubier. Là, assis sur un bloc, tournant lentement un bâton entre ses doigts, se tenait Nathan. Nathan n’était pas un sage officiel, pas un ancien à la barbe imposante. C’était un vigneron, le visage buriné comme une vieille souche, les mains noueuses et fortes. Mais ses yeux, d’un gris pâle, voyaient loin. Beaucoup venaient à lui, non pour des jugements, mais pour écouter ses histoires, ses silences éloquents.
Ézéchias s’assit près de lui sans un mot, prenant une poignée de terre qu’il laissa filtrer entre ses doigts. Le bruit des criquets crépitait dans l’air chaud.
« L’huile de tes dernières olives était bonne, dit finalement Nathan, sans le regarder. Claire comme l’eau de roche. Mais elle avait un petit goût de fumée. Tu as peut-être laissé le feu trop vif sous la chaudière. »
Ézéchias soupira. « Ce n’est pas le feu sous la chaudière qui me brûle aujourd’hui, Nathan. »
Alors il parla. Il dit la dette, le prêt, le collier d’ambre, la trahison sourde qu’il sentait. Il dit sa colère et son doute. *Le zèle de l’homme sans intelligence est connu, car il est pressé de pécher.* N’avait-il pas été cet homme, pressé de donner, sans discerner la folie du geste ?
Nathan écouta, immobile. Un lézard traversa la pierre entre eux, rapide comme un éclair. Quand Ézéchias se tut, le vieil homme prit une profonde inspiration.
« Tu connais la pierre, là-bas, au coude du ravin ? demanda-t-il.
— Celle qui est fendue ? Oui.
— Chaque hiver, l’eau de pluie s’y engouffre. Elle gèle la nuit. La glace pousse, élargit la fente, inexorablement. Un jour, la pierre se brisera. L’eau est bonne, Ézéchias. La pluie est une bénédiction. Mais donnée au mauvais endroit, avec le gel pour compagnon, elle devient une force de destruction. »
Il se pencha, ramassa une petite branche morte. « Ton argent était de l’eau bonne. Ton intention était droite. *La bonté de l’Éternel, c’est un abri pour l’homme.* Ton abri, à toi, était dans cette bonté que tu voulais montrer. Mais tu l’as versée dans une fente, sur un cœur peut-être gelé par la folie et l’égoïsme. Le gel a fait le reste. »
Ézéchias sentit un poids se desserrer dans sa poitrine. Ce n’était pas sa bonté le problème. C’était le terrain où elle avait chu.
« Que faire, alors ? Laisser mon frère se noyer dans ses dettes et ses mensonges ? *Le faux témoin ne restera pas impuni, et celui qui dit des mensonges ne sauvera pas sa vie.* Dois-je attendre que le châtiment tombe sur lui ? »
Une lueur passa dans les yeux gris de Nathan. « Le châtiment, souvent, est une graine qui germe en silence. Regarde. » Il désigna le tronc noueux du caroubier. « Il y a des années, une tempête a cassé une grosse branche. La blessure était laide, à vif. L’arbre n’est pas mort. Il a serré sa plaie, a coulé de la résine amère, et a continué de grandir, tordu, mais solide. La branche cassée, elle, est devenue du bois mort. »
Il se tourna enfin vers Ézéchias. « Tu n’es pas le gardien de la justice ultime de ton frère. Tu es son frère. La prochaine fois, peut-être, au lieu d’argent, donne-lui ton temps. Viens l’aider à tailler ses vignes. Partage ton pain avec lui, mais parle-lui, vraiment. *Écoute le conseil et reçois l’instruction, afin que tu sois sage dans la suite de ta vie.* L’instruction, parfois, c’est de voir les conséquences. Laisse-le voir les siennes. Mais ne ferme pas ta porte. Une porte fermée est un mur. Et un mur, ça n’instruit personne, ça isole. »
Le soir tombait, teintant le ciel de pourpre et d’orange. Ézéchias se leva, les muscles endoloris mais l’esprit plus clair. La sagesse n’était pas un code rigide à appliquer, semblait dire Nathan. C’était savoir discerner le terrain, connaître les saisons du cœur humain. *Le cœur de l’homme médite sa voie, mais c’est l’Éternel qui dirige ses pas.* Il avait médité sa voie ce matin, dans la colère. Peut-être ses pas, maintenant, pourraient-ils être dirigés vers autre chose que le ressentiment.
En remontant vers sa maison, il croisa Cadriel qui rentrait, l’air un peu honteux. Ézéchias s’arrêta. Il ne parla pas de la dette, ni du collier. Il dit simplement : « Demain, le mur sud de ma vigne s’est écroulé. J’aurais besoin de deux bonnes bras pour le relever. Tu viendras ? »
La surprise, puis un vague soulagement passèrent sur le visage de Cadriel. Il hocha la tête, un hochement bref. « Je viendrai. »
Ce n’était pas une réconciliation, pas encore. C’était une pierre posée, sur un terrain différent. Une pierre qui, peut-être, ne serait pas fendue. Ézéchias poursuivit son chemin dans la pénombre bleutée. La fraîcheur du soir sentait la menthe sauvage et l’humus. Il repensa à la pierre fendue du ravin. L’eau était bonne. Il fallait juste apprendre où la verser.




