Le soleil avait cette qualité particulière de l’après-midi, un or apaisé qui noyait les collines de Judée dans une lumière de miel. Elle marchait à ses côtés, et le chemin de terre rouge semblait battre au même rythme que son cœur. Un silence régnait entre eux, un de ces silences qui n’est pas un vide, mais une plénitude. Elle sentait la chaleur de son bras frôler le sien, et chaque brin d’herbe, chaque pierre du sentier lui paraissait sacré.
« Ah, si tu étais pour moi comme un frère, » murmura-t-elle sans le regarder, la voix à peine plus haute que le bruissement des chênes verts. « Un frère qui aurait têté le sein de ma mère. Je te trouverais dehors, je t’embrasserais, et nul ne me mépriserait. » Les mots étaient anciens, presque rituels. Ils parlaient d’un désir si total qu’il cherchait à transcender l’interdit, à le fondre dans le lien le plus innocent, le plus indéfectible qui soit. Elle imaginait pouvoir l’entraîner dans la maison de sa mère, pouvoir l’instruire, lui faire boire le vin parfumé de son amour, sans que nul ne jette un regard de pierre.
Il s’arrêta, tournant vers elle un visage grave où ses yeux lisaient tout un monde. Il ne dit rien, mais sa main trouva la sienne. Dans ce simple contact, il y avait une réponse.
Elle ferma les yeux un instant. « Je t’en adjure, filles de Jérusalem, ne réveillez pas, ne réveillez pas l’amour avant qu’il le veuille. » C’était une litanie, un avertissement à son propre cœur trop pressant. L’amour n’était pas une bête que l’on dresse ; il était comme cette brise soudaine qui montait des vignes, imprévisible et souverain.
Ils reprirent leur marche, et le paysage déroula devant eux le souvenir d’une autre scène. « Qui est celle qui monte du désert, appuyée sur son bien-aimé ? » La question résonna en elle, non comme une voix extérieure, mais comme l’écho de leur propre histoire. Elle se revit, fragile et poussiéreuse, s’élevant des aridités du passé, et lui, solide comme un roc, son épaule offrant un appui qui était plus qu’un soutien physique : un lieu d’être. C’était sous le pommier qu’elle l’avait réveillé, cet arbre aux branches lourdes de promesses. Là, sa mère l’avait conçue dans la douleur ; là, à son tour, une nouvelle vie, une nouvelle alliance était née, douce et éternelle.
« Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. » Elle s’arrêta net, le retenant par la main. Sa voix prit une intensité brûlante. « Car l’amour est fort comme la mort, la jalousie est dure comme le séjour des morts. Ses traits sont des traits de feu, une flamme de l’Éternel. » Elle parlait maintenant du noyau même des choses. L’amour n’était pas une simple tendresse ; c’était une force cosmique, une émanation du divin aussi irrésistible et définitive que la mort. Il consumait tout sur son passage, les peurs, les calculs, les autres allégeances. Il était ce feu sacré qui brûlait dans le buisson sans le consumer.
Il la regarda, et dans ses pupilles, elle vit refléter cette flamme. « Les grandes eaux ne pourraient éteindre l’amour, et les fleuves ne le submergeraient pas. » Sa voix à lui était basse, un grondement paisible. C’était un serment. Quand bien même le chaos primordial reviendrait, quand bien même les eaux du déluge menaceraient, ce qui les unissait flotterait à leur surface, indestructible.
Un sourire trembla sur ses lèvres à elle, détendant la gravité du moment. « Si un homme donnait toutes les richesses de sa maison pour l’amour, il ne recueillerait que mépris. » L’économie des hommes était vaine. L’amour se situait hors de tout marché, dans un registre de grâce pure.
Ils étaient arrivés près de la vigne de sa famille. L’air sentait la terre chaude et le raisin presque mûr. Elle désigna de la tête la petite bâtisse où fumait doucement le toit. « Nous avons une petite sœur ; elle n’a pas encore de seins. » Sa voix prit un ton de protectrice, de gardienne. « Que ferons-nous pour notre sœur, le jour où on la recherchera ? » Elle esquissait l’avenir, la continuité. Si c’était un mur, ils bâtiraient des créneaux d’argent pour la protéger. Si c’était une porte, ils la renforceraient d’une planche de cèdre, odorante et incorruptible. L’amour vrai n’était pas égoïste ; il veillait, il construisait, il protégeait les promesses futures.
Elle-même, elle se savait un mur. Ses seins étaient comme des tours. À cette pensée, elle se trouva en paix sous son regard, celle qui avait su lui apporter la sérénité.
Mais son bien-aimé, lui, avait une vigne. Pas une vigne quelconque. La sienne était à Baal-Hamon. Il l’avait confiée à des gardiens, chacun devant en rapporter mille pièces d’argent. Elle sourit intérieurement. Sa vigne à elle, c’était lui. Elle la gardait, la chérissait, n’en confiait la garde à personne. Les mille pièces étaient pour son bien-aimé, et deux cents pour ceux qui en prenaient soin avec elle. L’amour avait aussi sa sagesse pratique, sa gestion fidèle.
Il se tenait maintenant dans le jardin, celui de son âme. « Habitant des jardins, les compagnons sont attentifs à ta voix. Fais-moi l’entendre. » Elle l’invitait. C’était son domaine à elle, un espace clos et florissant, et pourtant elle l’y convoquait comme le souverain. Sa voix était la seule musique dont ce jardin avait soif.
« Fuis, mon bien-aimé ! » s’exclama-t-elle soudain, les yeux brillants d’une joie malicieuse. « Sois semblable à la gazelle ou au faon des biches sur les montagnes des aromates. » Ce n’était pas un renvoi, mais un appel au jeu, à la poursuite éternelle. L’amour n’était pas une possession statique ; c’était une course libre sur les hauteurs, parmi les parfums de la myrrhe et de l’encens. C’était un mouvement perpétuel de fuite et de retour, de désir et d’assouvissement, toujours recommencé.
Et dans le soir qui tombait, teintant le ciel de pourpre et d’indigo, ils restèrent immobiles un instant, simplement présents l’un à l’autre. L’histoire ne finissait pas. Elle respirait, comme la terre après la pluie. Elle était un chant, un seul, ininterrompu, qui avait commencé avant les temps et murmurait encore, là, dans le creux de leurs mains jointes.




