Bible Sacrée

L’aube après les ruines

Le crépuscule était une cendre fine qui tombait sur les pierres calcinées de Jérusalem. Élyakim, les mains posées sur un pan de mur qui avait été celui de sa maison, sentait le froid du soir pénétrer sa tunique usée. L’air gardait l’odeur tenace du brûlé, mêlée à la poussière et à une silence si lourd qu’il en devenait assourdissant. Dans sa poche, ses doigts noueux frôlaient un petit rouleau de cuir, fragile, copié il y avait bien longtemps des paroles que le prophète Jérémie avait dictées, et qui semblaient aujourd’hui plus lourdes que les blocs de pierre épars autour de lui.

Ces mots, il les avait ruminés, mâchés, avalés comme une nourriture amère pendant l’exil. Maintenant qu’il était revenu, avec cette poignée d’autres, ils résonnaient différemment. Comme un écho venu du fond d’un puits très ancien. *Ainsi parle l’Éternel… Tu as entendu le cri de l’angoisse, de la terreur, et point de paix.*

Il ferma les yeux. Ce n’était pas un exercice de piété, mais une nécessité. Derrière ses paupières closes défilait le visage de son fils, emmené dans la cohue des chaînes, et le rire gras des officiers babyloniens. L’angoisse. Elle avait un goût de fer et de bile. La prophétie ne mentait pas. Elle décrivait cette douleur comme on décrit un tableau familier, avec une précision qui glaçait : une douleur d’homme, un homme qui porte les douleurs de l’enfantement, les mains sur les reins, le visage décomposé, impuissant. C’était cela, la détresse de Jacob. Une convulsion de tout un peuple.

Un bruit de pas le fit sursauter. C’était Nathan, le jeune forgeron, son visage buriné par le vent du désert et la désillusion. « Tu es encore là, vieil homme ? À caresser des ruines ? Elles ne répondent pas. »

Élyakim lui sourit, un sourire qui ne parvenait pas à éclairer son regard éteint. « Je ne caresse pas des pierres, Nathan. J’écoute. »

« Écouter quoi ? Le vent ? Il ne porte que la poussière et le souvenir de notre honte. »

Le vieil homme sortit délicatement le rouleau. « Il porte autre chose. Une parole plus vieille que notre honte. Jérémie l’a écrite, avant que tout ne s’effondre. Il disait que cela arriverait. Et il disait aussi… » Il déroula un peu le cuir, ses lèvres remuant sans bruit avant de prononcer les phrases, lentement. « *Ainsi parle l’Éternel : Voici, je ramène les captifs des tentes de Jacob, j’ai compassion de ses demeures ; la ville sera rebâtie sur ses ruines.* »

Nathan ricana, un son sec et cassant. « Regarde autour de toi, Élyakim. Rebâtir avec quoi ? Avec nos larmes ? Avec nos bras qui tremblent de faim ? Nous sommes comme des brebis égarées, les lions nous ont pourchassés. Le berger… le berger semble bien loin. »

C’était là, justement. Au cœur de l’obscurité. La théologie d’Élyakim n’était pas un système, c’était une cicatrice qui parlait. Il se souvint des jours où Jérémie proclamait ces choses sur le parvis du Temple, entouré d’hostilité. Le prophète ne promettait pas un raccourci, une échappatoire miraculeuse à la douleur. Il disait qu’il fallait la traverser. Mais il disait aussi autre chose, une chose si folle qu’elle en devenait presque insupportable. Que celui qui avait dispersé était le même que celui qui rassemblerait. Que la main qui avait frappé était la main qui panserait.

« Tu as raison, Nathan, dit-il enfin, la voix rauque. Le berger a été sévère. Nous avons brouté les champs empoisonnés des idoles, nous avons couru après des vents. Et il a fallu le fouet, le joug de fer, pour que nous entendions enfin le silence de nos cœurs. Mais écoute-moi bien. Ce n’est pas la fin de l’histoire. »

Il se leva, une douleur lancinante dans les genoux, et pointa un doigt tremblant non pas vers le ciel vide, mais vers l’horizon est, où les premières étoiles commençaient à percer, pâles. « Le prophète a dit : *Tu seras délivrée de la main de tes oppresseurs.* Pas par ta propre force. Tu n’auras pas à les combattre, cette fois. Le combat… le combat est ailleurs. Il est contre cette peur qui te ronge les entrailles. Contre ce désespoir qui te dit que Dieu s’est retiré pour toujours. »

La nuit était pleinement tombée. Un petit feu fut allumé plus loin, une lueur fragile et dansante. Élyakim rejoignit le cercle. Dans la lueur des flammes, les visages tirés semblaient vivre et mourir à chaque pulsation de la lumière. Il prit la parole, non en prédicateur, mais en témoin, d’une voix basse, cahotante, parfois marquée par de longs silences.

« Il promet une guérison, murmura-t-il. Une guérison de la blessure. Nous ne serons plus jamais le peuple d’avant, innocent et fier. Nous serons un peuple guéri. Avec une cicatrice, oui. Une cicatrice qui nous rappellera d’où nous venons, et la main qui a pansé. Et il promet… » Il s’arrêta, cherchant l’exactitude des mots sur le rouleau mental qu’il portait en lui. « Il promet une allégresse. Une joie profonde, qui ne sera pas le bruit des fêtes d’antan, mais le silence d’un cœur apaisé. Tu élèveras sur lui des fondements nouveaux. »

Il se tut. Autour du feu, personne ne parlait. Le vent s’était levé, murmurant dans les fissures des pierres. Nathan fixait les braises, son visage durci par l’épreuve semblait se fissurer légèrement, comme une terre sèche recevant les premières gouttes d’une pluie lointaine.

« Et le roi ? demanda-t-il enfin, sans lever les yeux. David est poussière. Sa lignée est brisée. »

Élyakim sentit une chaleur étrange lui monter à la poitrine. C’était le noyau de la promesse, la pierre la plus précieuse, et en même temps la plus obscure. « *Je te susciterai du sein de lui un rejeton fidèle*, lut-il directement du cuir usé, et *vous le servirez, lui et ses fils, jusqu’à la fin des jours.* » Il releva la tête. « Nous ne comprenons pas tout. Comment un rejeton peut-il sortir d’une souche calcinée ? Je ne sais pas. Jérémie ne le savait pas. Mais il l’a dit. Et ces paroles… elles ne sont pas comme nos rêves, qui se dissipent au matin. Elles ont la solidité de ce rocher. Elles attendent. »

La nuit avançait, froide. La conversation dériva vers les problèmes concrets : les puits à déblayer, les graines à semer, la menace des bandits. Mais quelque chose avait changé. Une minuscule graine d’attente avait été déposée, non pas avec fracas, mais avec la délicatesse d’une main qui referme une blessure.

Avant l’aube, Élyakim se retrouva seul à son poste d’observation. Les étoiles pâlissaient. Et tandis qu’une lueur indécise naissait à l’orient, éclairant non pas une ville glorieuse, mais un champ de ruines et de maigres feux de camp, il sut. La restauration ne serait pas un retour en arrière. Ce serait une création nouvelle. Dieu ferait comme avec les ossements desséchés qu’Ézéchiel verrait en vision : il rattacherait les os, poserait les nerfs et les muscles, et soufflerait. Un souffle nouveau.

L’angoisse de Jacob était réelle. La terreur aussi. Mais la parole qui sortait de la bouche de l’Éternel était plus réelle encore. Elle était l’aube, lente, inexorable, qui ne demandait qu’à être accueillie par des yeux assez courageux pour croire, après la longue nuit, à la venue de la lumière.

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