La chaleur de l’été pesait sur le royaume du Nord, une chaleur sèche qui craquelait la terre et faisait ployer les tiges de blé avant même que l’épi n’ait fini de se former. Éliezer, vieux vigneron aux mains noueuses comme les racines de ses ceps, regardait, du seuil de sa maison de torchis, la poussière soulevée par le vent d’est. Elle voilait les collines de Samarie d’un brouillard roux, insupportable. L’air même sentait le brûlé, et pourtant, ce n’était pas l’odeur des offrandes consumées sur l’autel de Béthel.
C’était une autre odeur, subtile et tenace : celle de la pourriture douceâtre des fruits laissés trop longtemps sur l’arbre, celle de la cendre froide des feux de joie après les fêtes de la nouvelle lune, devenues si bruyantes, si vides. Il se souvenait du temps où les vendanges étaient une clameur joyeuse, où le vin nouveau coulait en libations pour l’Éternel, où les chants montaient, sincères, du fond des gorges. Maintenant, les fêtes ressemblaient à des marchés. On y invoquait le Veau d’or, mais aussi ces divinités étrangères, ces Baals dont les noms se multipliaient comme les cailloux dans un champ. On dansait, on buvait jusqu’à l’oubli, on se livrait dans l’ombre des pressoirs, croyant peut-être que la fertilité de la terre se gagnait par ces débordements.
Un frisson, malgré la chaleur, parcourut le dos d’Éliezer. Les paroles de ce prophète, Osée, lui revenaient, entendues un jour au carrefour, prononcées par une voix rauque de douleur et de colère mêlées. Des mots tranchants comme un soc de charrue. « Israël, ne te réjouis pas, ne pousse pas des cris d’allégresse comme les peuples… » Et encore : « Les jours du châtiment viennent, les jours de la rétribution viennent. »
Ses yeux se posèrent sur sa vigne. Les grappes, cette année, étaient clairsemées, petites, la peau déjà ridée. Un travail de toute une vie, réduit à cela. Une métaphore amère lui vint : le peuple était comme cette vigne. Il avait cru pouvoir puiser sa sève ailleurs que dans le sol de l’Alliance. Il avait couru après des sources étrangères, après les pluies de l’Égypte et le prestige de l’Assyrie, échangeant son héritage contre des promesses vaines. Et maintenant, la terre elle-même se rétractait, stérile.
Sa femme, Anna, sortit de l’ombre de la maison, un linge humide à la main. Elle le passa sur son front sans un mot. Son silence en disait long. Elle aussi se souvenait des cinq enfants qu’elle avait portés, dont trois seulement avaient survécu au premier hiver. Une pensée atroce, venue des paroles du prophète, les hantait tous deux en secret : « Ils enfanteront, mais je priverai leur postérité de tout. » La bénédiction même des entrailles était suspendue, menacée. L’avenir se dérobait.
Plus tard dans la semaine, la nouvelle se répandit comme un feu de broussailles : une troupe de pèlerins revenait de Guilgal, le sanctuaire royal. Mais ils ne rapportaient pas des bénédictions. Leurs visages étaient fermés, marqués par une déception furieuse. L’un d’eux, un parent éloigné d’Éliezer, s’arrêta à sa citerne pour boire. Il cracha l’eau, trouvant son goût amer.
« Tout est corrompu là-bas, murmura-t-il en jetant un regard autour de lui, méfiant. Les prêtres… ils accomplissent les rites, mais leurs yeux sont vides. C’est comme s’ils jouaient un rôle. On offre des taureaux, mais le sang sur l’autel ne semble plus avoir de prix. L’Éternel s’est retiré de ce lieu. On a l’impression de parler dans une maison abandonnée. »
Éliezer hocha la tête lentement. Osée l’avait dit : « Le sacrifice de mes offrandes, ils le mangeront comme du pain de deuil ; tous ceux qui en mangeront seront souillés. » Le sacré lui-même était devenu profane, une nourriture impure qui ne nourrissait pas l’âme. Le culte n’était plus qu’une coquille vide, un souvenir mécanique de la Présence.
L’été s’acheva dans une torpeur inquiète. Les premières pluies de l’automne tardèrent à venir. Quand elles tombèrent enfin, ce fut sous la forme d’averses brèves et violentes qui ravinèrent les champs mal protégés, emportant la maigre couche de terre fertile. Le vent tourna au nord, apportant une nouvelle rumeur, plus froide, plus définitive que toutes les autres. Elle venait des routes commerciales, portée par des marchands pâles et pressés. L’Assyrie. Tiglat-Piléser. Des noms qui claquaient comme des étendards. L’ogre du Nord avait bougé. Il avalait des royaumes, déportait des populations entières, transformait les capitales en monticules de gravats.
La peur, alors, changea de nature. Elle ne fut plus cette angoisse diffuse sur la stérilité ou la malédiction divine. Elle devint tangible, militaire. On parla de chars, de cohortes, de sièges. Les notables de Samarie se réunirent, envoyèrent des émissaires, négocièrent dans la panique, cherchant une alliance ici, un tribut là, répétant les vieilles erreurs. Chercher son salut chez les oppresseurs.
Éliezer, un soir, regarda ses fils, deux jeunes hommes au visage déjà durci par le labeur et l’incertitude. Il savait, avec une certitude qui lui glaçait les entrailles, qu’il ne les verrait probablement pas vieillir ici, près de cette vigne familiale. La prophétie tournait dans sa tête, implacable : « À cause de la grandeur de leur iniquité… mon Dieu les rejettera, car ils ne l’ont pas écouté ; ils erreront parmi les nations. »
Le jugement ne serait pas une simple mauvaise récolte. Ce serait la fin d’un monde. La fin du chant du rossignol dans les figuiers, la fin des disputes autour du puits, la fin des pèlerinages, même hypocrites. Leur terre, cette terre donnée, allait cracher ses habitants.
L’hiver qui suivit fut le plus rude de sa mémoire. Le froid semblait pénétrer les os et les âmes. Un matin, Éliezer trouva un de ses derniers ceps de vigne gelé, noirci, mort. Il posa sa main sur le bois mort. Il ne pleura pas. Il avait dépassé les larmes. Il comprenait enfin, dans sa chair de paysan, la tragédie toute simple et terrible : ils avaient semé le vent. Maintenant, ils allaient récolter la tempête. Et cette tempête avait un nom : l’exil. Elle les emporterait, lui, les siens, ses voisins, dans un pays qui n’était pas le leur, où ils seraient des étrangers, des objets de risée, où le nom même d’Israël serait un souvenir déformé.
Il leva les yeux vers le ciel bas et gris. Aucune voix ne tonna. Aucune lumière ne frappa. Juste le silence immense de Dieu, plus terrifiant que toutes les colères. Le silence de celui qui se retire. Le jugement était déjà là. Il était dans le froid, dans la peur, dans la stérilité de la terre et des cœurs. Il était dans l’attente atroce de la disparition.
Éliezer rentra dans sa maison. Anna préparait un peu de bouillie. Le feu de brindilles fumait plus qu’il ne brûlait. Ils ne dirent rien. Ils attendirent. Car les jours du châtiment étaient venus. Et dans cette attente, il n’y avait plus de cris d’allégresse, seulement le murmure étouffé d’un peuple qui avait oublié la source de sa vie, et qui, maintenant, se desséchait de l’intérieur, attendant le vent du désert pour l’emporter.



