Le jour s’était levé gris sur Capharnaüm, avec cette brume humide qui remontait du lac et collait aux vêtements. Dans la maison de Simon le pêcheur, l’odeur de la nuit persistait – un mélange de bois humide, de filets séchants et de la braise mourante dans l’âtre. Simon, les mains encore marquées par les cordages, écoutait. Beaucoup étaient venus, tôt, poussés par une rumeur tenace. Ils s’entassaient dans la pièce basse, débordaient sur le seuil, se pressaient à la fenêtre ouverte. Et lui, Yeshua, s’était assis sur le banc de pierre près du mur. Il ne prenait pas la pose des rabbins de Jérusalem. Il parlait comme on parle à des frères, les yeux balayant l’assistance, s’arrêtant sur un visage, puis un autre.
Il avait parlé des béatitudes, des doux, des affamés de justice. Puis sa voix, calme, était descendue d’un ton, comme pour une confidence urgente. « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour vous faire remarquer par eux. » Un silence s’était fait, lourd. Simon sentit un poids dans sa poitrine. Lui, juste la semaine dernière, avait laissé tomber deux pièces de bronze dans le tronc du Temple, avec un petit bruit bien audible. Il avait redressé les épaules. Le regard de Yeshua semblait passer à travers les murs, voir au-delà des gestes.
« Quand donc tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. » L’image était si simple, si brutale. Simon baissa les yeux sur ses propres mains, rugueuses, crevassées par l’eau salée et les filets. La gauche ignorant la droite. L’acte pur, sans témoin, sans écho dans son propre cœur. Comme donner à l’ombre, dans un coin obscur de la maison. Le Seulier, lui, le riche marchand d’huile assis près de la porte, avait raidi le cou. On savait qu’il faisait sonner la trompette devant lui lorsqu’il allait déposer son offrande.
Puis Yeshua avait enchaîné, sans reprendre son souffle, comme si tout était un seul et même tissu. La prière. « Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment à prier debout dans les synagogues et aux coins des rues, pour être vus des hommes. » Une moue ironique effleura les lèvres de plusieurs. On les connaissait, ces hommes au phylactère large, aux franges longues, dont les psalmodies étaient des performances. « Pour toi, quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est dans le secret. » Les mots « ton Père » résonnèrent étrangement. Intime. Pas le Dieu lointain du Saint des Saints, mais un père, dans le secret d’une pièce close. Simon pensa à la soupente sous le toit, le soir, avec les bruits assourdis de la ville. C’était là, peut-être.
Et il donna les mots. Pas une formule, mais comme une clé. « Notre Père, toi qui es dans les cieux… » Les syllabes tombèrent, claires, dans l’air immobile. Que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne. Que ta volonté soit faite. Sur la terre comme au ciel. Les demandes ensuite, dépouillées, essentielles : le pain de ce jour. Le pardon, étroitement lié au nôtre. La délivrance de l’épreuve. Simon les répéta intérieurement. Ce n’était pas une litanie de requêtes, mais un alignement de l’âme. « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Pas des greniers pleins pour l’année. Juste aujourd’hui. Cela faisait écho à ce qu’il disait ensuite, d’une voix qui prit soudain une douceur infinie, presque bouleversante.
« Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où la mite et la rouille détruisent, et où les voleurs percent les murs pour voler. » Le marchand d’huile toussota. Simon regarda autour de lui. Les murs de torchis, justement. Un rien pour les percer. Ses propres trésors ? Son bateau à moitié pourri, ses filets toujours à réparer, quelques pièces cachées sous une pierre pour la taxe. Mais ce n’était pas que cela. C’était l’anxiété qui le tenait éveillé les nuits de tempête, la jalousie devant la barque neuve de Jacob, l’orgueil mauvais quand sa pêche était meilleure. Cela aussi était un trésor terrestre, périssable et lourd.
« L’œil est la lampe du corps. Si ton œil est sain, tout ton corps sera dans la lumière. » Simon leva les yeux vers ceux de Yeshua. Ils n’étaient pas perçants, mais clairs, profonds, comme le lac par un matin calme. Un œil sain. Simple. Qui regarde la réalité en face, sans la déformer par la convoitise ou la peur. Le sien, à lui, était-il sain ? Il voyait les dettes avant de voir le lever du soleil, la menace romaine avant la bonté de son voisin.
Puis vinrent les paroles qui, ce matin-là, s’inscrivirent en lettres de feu dans l’esprit de Simon. « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez ou boirez ; ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. » Un murmure incrédule parcourut l’assistance. Ne pas s’inquiéter ? Avec les impôts de César, les mauvaises récoltes, le prix du lin ? Yeshua leva la main, paume ouverte, comme pour capter leur attention rebelle.
« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » Sa voix s’était faite tendre, contemplative. Simon tourna la tête vers la fenêtre. Un moineau pépiait sur le rebord, sautillant, insouciant. Il le voyait chaque jour. Il n’y avait jamais pensé. Le moineau ne stockait pas. Il cherchait sa nourriture, grain après grain, jour après jour. Et il vivait.
« Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comment ils croissent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. » L’image était d’une beauté à couper le souffle. Salomon, le roi fastueux, dépassé par la splendeur éphémère d’un coquelicot. Cela rabaissait d’un coup toutes les préoccupations humaines à leur juste mesure. Une folie. Une folie divine.
« Si Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et qui demain sera jetée au four, ne le fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ? » *Gens de peu de foi*. La phrase fit rougir Simon. Ce n’était pas une insulte, mais un constat triste. Sa foi était un filet troué, qui laissait passer la confiance.
Le discours se conclut, simple et terrible. « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; le lendemain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. »
Il se tut. Le silence qui suivit n’était plus le même. Il était chargé d’un possible vertigineux, et d’une paix encore inconcevable. Les gens se levèrent, lentement, comme étourdis. Simon resta assis un long moment, regardant ses mains. La brume s’était levée au-dehors. Un rai de soleil faible traversa la fenêtre, éclairant des poussières dansantes dans l’air.
Plus tard, sur la place du marché, tout semblait différent. Les cris des marchands, l’odeur des épices et du poisson, la cohue – c’était le même monde, mais vu avec un œil peut-être un peu plus « sain ». Il croisa Nathan, qui lui devait de l’argent depuis des mois. D’habitude, son cœur se serrait. Cette fois, il vit simplement la fatigue sur le visage de Nathan, les vêtements usés. L’inquiétude pour la créance se mit en pause. Elle n’avait pas disparu, mais elle n’occupait plus tout l’espace.
En rentrant, il passa près d’un champ. Des lys sauvages, blancs et fragiles, se balançaient au vent. Il s’arrêta. Salomon n’avait jamais porté une robe d’une telle pureté, d’une telle grâce insouciante. Il respira profondément. L’air sentait la terre et l’herbe. Demain, il faudrait repartir en mer, affronter les caprices du lac, peut-être rentrer les mains vides. Mais pour la première fois, cette pensée ne s’accompagna pas d’un nœud à l’estomac. Elle était là, simplement. Aujourd’hui, il y avait eu cette parole. Aujourd’hui, il y avait le soleil sur les lys. Aujourd’hui, il y avait ce pain à partager. Le reste… le reste appartenait à un autre jour, et à un Père qui, dans le secret, voyait même le moineau tomber. Et cela, inexplicablement, semblait suffire.




