Le jour où la lettre arriva, le soleil frappait les dalles de marbre du port de Cenchrées avec une violence de forgeron. L’air sentait le sel, la résine chaude et les épices déchargées d’un navire égyptien. Je me souviens de tout cela, parce que c’était un jour comme les autres, un jour où Corinthe brassait ses affaires, ses cultes et ses querelles avec l’énergie brutale d’une ville née deux fois.
Je m’appelle Damaris. Je ne suis ni sage selon la raison du monde, ni puissante, ni de noble naissance. Mon mari, un potier qui travaille près de l’agora, avait entendu parler du Christ par un tisserand juif, il y a de cela quelques années. Nous nous réunissions chez l’un ou chez l’autre, dans des arrière-boutiques ou des cours ombragées, un mélange bizarre d’esclaves, d’artisans, de quelques marchands, et même un ou deux scribes qui cherchaient autre chose que la rhétorique usée des écoles.
Et justement, les querelles avaient commencé. Des discussions, d’abord. Puis des chuchotements. Enfin, des groupes qui se formaient après l’assemblée. « Moi, je suis de Paul », entendais-je l’un dire. Un autre, plus véhément : « Apollos, lui, sait parler ! Ses paroles sont comme un fleuve, elles portent ! » D’autres encore brandissaient le nom de Pierre, de Céphas, pour son autorité d’origine. Et les plus fiers, un petit cercle, murmuraient : « Moi, je suis du Christ », comme si le Christ était leur propriété, leur étendard dans cette compétition insensée.
Ce matin-là, c’était chez Marcella, la veuve du changeur. L’atmosphère était lourde, pas seulement à cause de la chaleur. Stéphanas, un des premiers baptisés ici, avait reçu un rouleau de la part de Paul, de là-bas, d’Éphèse. Ses mains tremblaient un peu en le déliant. Il toussota, et sa voix, habituellement si ferme, hésita avant de se poser sur les premières phrases.
« Paul, appelé à être apôtre de Jésus-Christ par la volonté de Dieu… »
Les mots coulèrent, simples, directs. Puis ils arrivèrent, comme des coups de marteau sur du bronze : « Je vous exhorte, frères et sœurs, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ : soyez tous d’accord, qu’il n’y ait pas de divisions parmi vous, soyez unis dans un même esprit et un même pensée. »
Un silence se fit. On entendait un vendeur d’eau crier dans la rue. Je vis le visage de Lucos, un esclave affranchi qui suivait Apollos avec une ferveur presque jalouse, se fermer. Chloé, dont les gens avaient rapporté les conflits à Paul, baissa les yeux.
Stéphanas continua, sa voix gagnant en force. La lettre ne nous caressait pas dans le sens du poil. Elle nous mettait devant le fait. Le Christ était-il divisé ? Paul avait-il été crucifié pour nous ? Avions-nous été baptisés au nom de Paul ? Les questions tombaient, lourdes de bon sens et de reproche. Ce n’était pas une réprimande de maître d’école, c’était l’appel douloureux d’un père qui voit ses enfants se déchirer pour des riens.
Puis vint le passage qui me transperça. Paul parlait de l’acte même qui nous avait rassemblés : la prédication de la croix. À Corinthe, la croix n’était pas un symbole pieux accroché à un mur. C’était l’instrument le plus infâme, la mort réservée aux rebelles, aux esclaves, à la lie de l’empire. En parler était déjà une provocation. En faire le centre de tout… c’était de la folie.
« La parole de la croix est une folie pour ceux qui périssent », lut Stéphanas, et son regard parcourut l’assemblée, s’attardant peut-être sur le scribe assis près de la fenêtre, un homme habitué aux belles argumentations. « Mais pour nous qui sommes sauvés, elle est puissance de Dieu. »
Il développa l’idée, citant les Écritures. Où était le sage ? Où était le raisonneur ? Où était le philosophe de ce siècle ? Dieu n’avait-Il pas rendu folle la sagesse de ce monde ? Puisque le monde, avec toute sa sagesse, n’avait pas connu Dieu par ses propres moyens, Il avait décidé, dans ce qui semblait être la plus parfaite absurdité, de sauver ceux qui croiraient par la folie de la prédication.
Je regardais mes mains, rugueuses, marquées par le travail de la laine. Je pensais aux discours entendus à l’agora, aux disputes des philosophes sur la nature de l’âme ou du bien suprême. Des mots, toujours des mots. Des systèmes. Et nous, nous étions là, avec cette histoire incroyable d’un Messias crucifié comme un bandit, ressuscité, et nous annoncant que c’était là le sommet de la sagesse et de la puissance divine. C’était renversant. Littéralement.
La lettre poursuivait, inlassable. « Regardez, frères et sœurs, qui vous êtes, vous qui avez été appelés. » Et là, Paul dressait un portrait de nous. Pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de nobles. C’était exactement ce que je voyais dans cette pièce. Des visages fatigués, des mains calleuses, des vies marquées par la lutte quotidienne. Et moi au milieu. « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages… les choses faibles pour confondre les fortes… les choses viles, méprisées, celles qui ne sont pas, pour réduire à néant celles qui sont. »
Lucos avait levé la tête. Une lueur nouvelle brillait dans son regard. Ce n’était plus la fierté du disciple d’un orateur, mais la stupéfaction d’un homme qui comprend soudain qu’il est, lui l’ancien esclave, au cœur même du plan de Dieu. Que sa faiblesse était un terrain fertile pour la puissance d’en haut.
Le but ? « Afin qu’aucune chair ne se glorifie devant Dieu. » La phrase résonna longtemps après que Stéphanas eut fini de lire. Toutes nos petites gloires, nos alignements derrière tel prédicateur plus éloquent, nos fiertés d’avoir choisi le « bon » camp, tout cela était balayé. Pulvérisé. Il ne restait plus que Lui. Le Christ. Christ, notre sagesse venue de Dieu, justice, sanctification et rédemption.
La réunion se dispersa dans un silence inhabituel. Ce n’était pas un silence de malaise, mais un silence de terre labourée, retournée en profondeur. Je rentrai chez moi par les ruelles ombragées. Les bruits de la ville me parvenaient assourdis. Je pensais à la croix. Non pas comme à un dogme, mais comme à cette chose horrible, brutale, qui était devenue, par un mystère qui dépassait toute raison, le lieu où Dieu s’était révélé. Pleinement. Pas dans la force triomphante d’un César, mais dans la faiblesse assumée d’un condamné.
Ce soir-là, mon mari me demanda ce qu’avait dit la lettre. Je cherchai mes mots, longtemps. Je n’avais pas la rhétorique d’Apollos, ni l’autorité apostolique de Paul. Je n’étais qu’une femme simple de Corinthe.
« Elle nous a rappelé », finis-je par dire, en regardant la flamme de notre petite lampe à huile vaciller, « qu’ici, tout commence et tout finit au pied de la croix. Et que là, il n’y a plus ni Paul, ni Apollos, ni Céphas. Il n’y a que Lui. Et nous, ensemble, dans notre faiblesse même, comme des vases d’argile qui portent un trésor. »
Il hocha la tête, sans parler. Le silence était doux, cette fois. Unis. Dans un même esprit. Pas parce que nous pensions tous exactement la même chose, mais parce que nous regardions tous dans la même direction. Vers cette folie de Dieu, plus sage que la sagesse des hommes.




