Le soleil de midi tombait d’aplomb sur les ruelles poussiéreuses d’Antioche, chauffant la pierre jusqu’à lui donner une odeur de chaux et de terre sèche. Dans la pénombre fraîche d’une maison proche de la porte de Daphné, un petit groupe était rassemblé. On y sentait encore le parfum tenace de l’huile des lampes, mêlé à l’odeur plus simple du pain rompu quelques instants plus tôt.
Parmi eux, un homme d’un certain âge, aux mains marquées par le travail du cuir, gardait les yeux fixés sur un rouleux usé posé sur ses genoux. Il ne le lisait pas. Il semblait plutôt écouter un écho lointain. Il se nommait Lucius. Après un long silence, il parla, d’une voix rauque mais calme, comme on partage un souvenir précieux et douloureux.
« Je me souviens de la première fois où ces mots m’ont atteint. C’était par une lettre, arrivée avec les marchands de Cilicie. L’écriture était ferme, pressée, celle de Paul. Et ce qu’il disait… cela a bouleversé toutes mes certitudes. »
Il fit une pause, les yeux perdus dans un rayon de soleil où dansaient des milliers de grains de poussière.
« Vous savez, avant, j’étais comme un héritier dans sa maison. Un enfant, oui, mais un enfant sous la férule de pédagogues sévères. La Loi. Elle était partout. Elle disait : ‘Fais ceci, ne fais pas cela. Touche, ne touche pas. Mange, ne mange pas.’ C’était un rempart infranchissable, et en même temps, c’était la seule chose qui définissait notre relation avec le Très-Haut. Nous étions des mineurs, sous la tutelle de précepteurs exigeants. Nous héritions, oui, mais de loin. Comme un fils qui connaît son père de réputation, par les ordres qu’il laisse à ses serviteurs. »
Un autre homme, plus jeune, se raidit légèrement. On devinait en lui l’ancien pharisien, les habitudes incrustées dans l’âme. Lucius le regarda avec douceur.
« Je comprends ton cœur, Matthias. Cette Loi était sainte. Elle nous préservait. Elle était le garde-fou qui empêchait le peuple de sombrer dans le chaos des nations. Mais voilà ce que Paul a osé écrire, et que l’Esprit a confirmé dans nos entrailles : ce temps de la minorité est révolu. »
Il prit le rouleau, mais sans l’ouvrir.
« Il a utilisé une image qui a dû faire frémir nos frères de Jérusalem. L’histoire d’Abraham. Deux femmes, deux alliances. Agar, la servante… Sara, la femme libre. Ismaël, né de la chair, de la volonté humaine, de l’impatience… Isaac, né de la promesse, de l’Esprit. »
La voix de Lucius baissa d’un ton, devenant plus intime.
« Agar, c’est le mont Sinaï. Oui, ce même Sinaï où la Loi fut donnée. Elle enfante pour l’esclavage. Ce n’est pas un blasphème, frères, c’est un constat. Quand notre obéissance ne vient que de la crainte du bâton du pédagogue, quand notre religion est une liste à cocher pour éviter le châtiment, nous sommes dans la maison d’Agar. Nous sommes esclaves, même dans le palais. »
Un souffle d’air chaud entra par l’ouverture haute, faisant trembler la flamme d’une lampe. L’ombre de Lucius dansa sur le mur.
« Mais Sara… Sara, c’est la Jérusalem d’en haut. Elle est libre. Elle est notre mère à tous, par la foi. Et vous savez ce qui est arrivé ? L’enfant de la chair a persécuté l’enfant de l’Esprit. C’est toujours ainsi. La religion de la contrainte ne supporte pas la religion du cœur. Elle la raille, elle la chasse. »
Il se tut un long moment. Le silence n’était pas vide ; il était chargé de la lutte intérieure de chaque auditeur.
« Alors, que dit l’Écriture ? » demanda-t-il enfin, et cette fois, il lut, lentement, pesant chaque syllabe comme un fruit mûr : « *Chasse l’esclave et son fils, car le fils de l’esclave n’héritera pas avec le fils de la femme libre*. »
Il releva la tête, et ses yeux brillaient d’une lueur qui n’était pas seulement celle du soleil filtrant.
« Nous ne sommes pas des enfants d’esclaves. Nous ne le sommes plus. Le Père a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous cette même Loi, justement pour racheter ceux qui étaient sous la Loi. Pour qu’en Lui, nous recevions l’adoption. »
Sa voix se brisa presque, non par émotion théâtrale, mais par l’effet d’une conviction longtemps mûrie, devenue chair en lui.
« Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : ‘Abba ! Père !’. »
Il répéta le mot, non en grec, mais dans la langue de son enfance, une langue maternelle et rude : « Abba. »
« Ce n’est plus le cri d’un sujet à son souverain. Ce n’est plus la prière récitée d’un serviteur. C’est le sanglot de confiance d’un enfant qui se blottit contre son père après une longue absence. C’est un mot d’intimité, de possession réciproque. Tu n’es plus esclave. Tu es fils. Et si tu es fils, alors tu es héritier, par la grâce de Dieu. »
Dans la pièce, quelque chose était en train de céder. On voyait les épaules se relâcher, des visages se détendre. L’homme sévère, Matthias, avait les yeux humides. Ce n’était pas de la tristesse, mais le dégel d’un hiver intérieur.
« Alors pourquoi, murmura-t-il, pourquoi retournerions-nous à ces éléments du monde, faibles et misérables ? Pourquoi observerions-nous à nouveau des jours, des mois, des saisons, des années, comme si le Père attendait de nous un calendrier de parfaits petits esclaves ? Comme si son amour dépendait de la précision de nos rites ? »
Lucius posa la main sur l’épaule de Matthias.
« C’est la lutte, frère. La chair a la mémoire longue de l’esclavage. Elle se sent plus en sécurité avec des règles claires qu’avec une relation libre. La liberté fait peur. Elle est vaste. Elle exige de marcher non plus par la vue, mais par la foi en la parole du Père. »
Le jour commençait à décliner. La lumière s’était adoucie, teintant la pièce d’or et d’ambre.
« Nous sommes, vous et moi, les enfants de la promesse, dit Lucius en conclusion, rassemblant le rouleau. Comme Isaac, nous sommes nés selon l’Esprit. Et le monde, la religion faite de chair et de volonté, nous persécutera peut-être. Mais ne regrettons jamais la maison d’Agar. Nous avons trouvé notre place à la table du Père. Nous pouvons lui dire ‘Abba’ sans trembler. Tout le reste… tout le reste n’est que bruit d’esclaves dans la cour, tandis que dans la salle du festin, le Fils a déjà tout accompli. »
Le silence qui suivit n’était plus le même. Il était paisible, profond, comme le souffle régulier d’un homme qui dort enfin en sécurité. Et dans ce silence, on aurait presque pu entendre, murmure à la fois puissant et fragile, l’écho de ce cri ineffable qui montait de plusieurs cœurs à la fois : Abba.




