La chaleur était lourde sur le pays de Goshen, une chaleur qui alourdissait les étoffes de lin et rendait l’air épais comme de l’huile. Joseph avait posé son front contre le bois pâle du lit où reposait le corps de son père. L’embaumement était achevé depuis trois jours, et l’odeur âcre des résines et du natron flottait encore, se mêlant au parfum des lys flétris déposés au sol. Quarante jours de pleurs officiels pour l’Égypte, soixante-dix jours de deuil pour la maison de Jacob. Les chiffres résonnaient dans la tête de Joseph, creux, administratifs. Ils ne disaient rien du vide qui s’était installé en lui, un vide silencieux et vaste comme le désert oriental.
Il se redressa, les articulations raides. Par la fenêtre, il voyait ses frères, regroupés à l’ombre d’un sycomore. Ils parlaient à voix basse, et leurs regards furtifs croisaient parfois le sien avant de se détourner rapidement. Une vieille angoisse, familière, remua dans sa poitrine. Il connaissait ce genre de conciliabule. Il en avait été le sujet, bien des années auparavant, dans un autre désert.
Les préparatifs du voyage furent une chose étrange, un mélange de pompe égyptienne et de simplicité hébraïque. Pharaon lui-même avait donné l’ordre. Une immense procession se forma : tous les serviteurs de Pharaon, ses anciens, tous les dignitaires du pays, des chars, des cavaliers. Un cortège imposant, fait pour honorer le père du sauveur de l’Égypte. Mais au centre, protégé par ce déploiement de puissance, il n’y avait qu’un cercueil de bois simple, et une famille en haillons de deuil.
La traversée vers Canaan fut lente. Les chars aux roues cerclées de bronze peinaient sur les sentiers caillouteux. La poussière soulevée par le passage de la troupe formait un nuage ocre qui semblait les suivre, comme une présence supplémentaire. Joseph marchait en tête, près des porteurs. Le bruit des pleurs de ses frères et de leurs enfants montait par vagues, se brisait contre le mur silencieux des soldats égyptiens. Lui ne pleurait plus. Son chagrin s’était durci, intériorisé, devenu une chose pesante et sèche qu’il portait en lui.
Ils arrivèrent à l’aire d’Atad, de l’autre côté du Jourdain. L’endroit était une vaste étendue battue par le vent, parsemée de buissons épineux. Et là, Joseph vit une chose qui lui tordit le ventre. Des Cananéens, des habitants du pays, étaient sortis de leurs villages. Ils observaient, à distance, cette armée égyptienne insolite en terre étrangère. Voyant les lamentations violentes, déchirantes, qui reprirent de plus belle à cet endroit – des cris, des torsions de corps, des cendres sur les têtes – ils eurent un murmure d’effroi et de respect. « Voilà un grand deuil pour les Égyptiens », dirent-ils entre eux. Joseph entendit l’erreur. Ils ne comprenaient pas. Ce deuil n’était pas égyptien. C’était le deuil rauque, ancestral, des fils de Jacob. Un deuil qui venait de la terre même qu’ils foulaient. Il laissa l’erreur courir. Elle était parlante, en un sens.
Puis vint la caverne de Makpéla, le champ acheté par Abraham. L’air y était frais, humide, sentant la terre et la pierre. La lumière du jour filtrait, oblique, découpant les visages en ombres dures. Quand le corps de Jacob fut déposé à côté de Léa, dans le tombeau où reposaient déjà Abraham et Sarah, Isaac et Rébecca, un silence terrible s’abattit. Le bruit des pleurs s’était tu. Il n’y avait plus que le souffle court des hommes et le grésillement des torches. C’était fait. Le dernier lien tangible avec le pays de la promesse, avec l’origine de tout, était enseveli. Ils n’étaient plus que des exilés prospères en Égypte.
Le retour fut plus rapide, plus sombre. L’apparat avait servi son but. Maintenant, c’était juste un retour à la maison. Une maison qui n’en était pas une. Lorsque les derniers chars disparurent vers les palais de Thèbes et que les frères se retrouvèrent seuls avec Joseph dans la demeure de Goshen, la peur, longtemps contenue, remonta à la surface.
Ils tinrent conseil, sans lui. « Si Joseph nous prenait en haine, maintenant… s’il nous rendait tout le mal que nous lui avons fait ? » La logique humaine était implacable. Le père était le bouclier. Le père mort, la vengeance devenait possible, probable même. Ils imaginèrent un message, un ordre posthume. Ils allèrent trouver Joseph, non pas en groupe fier, mais en suppliants. Ils se jetèrent à ses pieds. « Ton père a donné cet ordre avant de mourir : ‘Vous parlerez ainsi à Joseph : De grâce, pardonne le crime de tes frères, leur faute, le mal qu’ils t’ont fait.’ »
Joseph les regarda, prostrés, répétant des paroles qu’il savait inventées. Il ne vit pas des conspirateurs, mais des hommes vieillis, aux cheveux gris, marqués par des années de remords et de crainte. La même crainte qui l’avait habité enfant, dans la citerne. Le cercle était bouclé, mais il n’était plus le rêveur naïf en tunique précieuse.
Il leur demanda de s’approcher. Sa voix était lasse, sans colère. « N’ayez pas peur. Suis-je à la place de Dieu ? » La question résonna dans la pièce calme. C’était le cœur de tout. Ils avaient agi avec une intention mauvaise, délibérée. Le vendre. L’effacer. Mais leur volonté perverse s’était heurtée à une autre volonté, invisible, qui tissait la trame de l’histoire à plus grande échelle. « Vous, vous aviez médité contre moi du mal. Dieu, lui, a médité d’en faire un bien, afin d’accomplir ce qui arrive aujourd’hui, afin de faire vivre un peuple nombreux. »
Les mots étaient simples, clairs. Ils ne minimisaient pas leur faute ; ils la situaient dans un cadre plus vaste, insondable. Il n’était pas leur juge. Le juge était ailleurs. Sa fonction à lui, Joseph, avait été de préserver la vie. Et il l’avait fait.
Il continua, sa voix devenant plus personnelle, plus douce. « Et maintenant, n’ayez pas peur. Moi, je vous entretiendrai, vous et vos enfants. » Il les réconforta, leur parla au cœur. Le gouverneur d’Égypte disparut. Il ne restait que le fils de Rachel, le frère cadet, lié à eux par un sang plus fort que la trahison, par une promesse plus grande que leur méchanceté.
Ils restèrent en Égypte. Joseph vécut assez vieux pour voir les enfants d’Éphraïm et de Manassé jusqu’à la troisième génération. Il vieillit dans cette terre de limon fertile, loin des collines pierreuses de Sichem. Quand son heure fut venue, il fit appeler ses frères. Ses forces déclinaient, mais son regard était toujours aussi aigu.
« Je vais mourir, leur dit-il. Mais Dieu ne manquera pas de vous visiter. Il vous fera monter de ce pays vers le pays qu’il a promis par serment à Abraham, à Isaac et à Jacob. »
Il leur fit jurer, solennellement. « Vous transporterez mes os loin d’ici. » Ce n’était pas un souhait pieux. C’était un acte de foi têtu. Son corps serait embaumé, déposé dans un cercueil en Égypte, mais ce n’était qu’une attente. Il ne reposait pas là. Sa vraie place était là-bas, dans la caverne, quand la promesse serait enfin accomplie. Il ne verrait pas l’Exode, mais ses os le feraient. Il serait du voyage.
Il ferma les yeux. L’Égypte avait été le théâtre de sa gloire et de son service. Mais elle n’était pas sa maison. Il mourut ainsi, un Hébreu au cœur tourné vers une terre qu’il n’avait plus revue depuis l’enfance, lié à ses frères par un pardon qui avait terrassé la peur, et à son Dieu par une certitude qui défiait le temps. On l’embauma, on le plaça dans un cercueil. Et le cercueil resta, silencieux témoin au milieu d’un peuple qui grandissait, attendant le jour du départ.




