Bible Sacrée

L’Attente des Nouveaux Cieux

L’hiver était venu tôt sur les collines, un froid sec et pénétrant qui glaçait la terre et faisait craquer les branches des oliviers. Assis dans la pénombre de la pièce, une couverture sur les genoux, je relisais le rouleau pour la énième fois. Les mots de Pierre, tracés d’une main déjà tremblante par l’âge et les souffrances, semblaient ce soir chargés d’une urgence particulière. Dehors, le vent sifflait, un son aigu qui évoquait moins une plainte qu’un avertissement.

Tout avait commencé, dans cette lettre, par un rappel. Pierre parlait des « paroles dites à l’avance par les saints prophètes » et du « commandement de vos apôtres ». Il fallait se souvenir. Toujours se souvenir. Le monde, dans son arrogance, préfère l’oubli. Il cultive l’amnésie comme une vertu. On m’avait rapporté les discours dans l’agora, les rires étouffés derrière les colonnes de marbre. « Où est cette venue qu’il a promise ? disaient-ils. Depuis que nos pères sont morts, tout demeure comme au commencement. » Leur logique était implacable, terriblement humaine. Rien ne bouge ? Rien ne bougera jamais. Le soleil se lève, la pluie tombe, les empires naissent et pourrissent sur place, un cycle immuable. À force de regarder le même paysage, on finit par croire qu’il est éternel.

Pierre appelait cela de l’ignorance volontaire. Un refus de voir. Car tout avait déjà bougé, une fois, de façon cataclysmique. L’eau. Il revenait toujours à l’eau. « Par ces eaux-là, le monde d’alors fut détruit, submergé. » Je fermais les yeux, et je l’imaginais, lui, le vieux pêcheur au visage buriné par les embruns, qui avait passé sa vie sur une mer capricieuse. Lui savait la force de l’eau, sa patience à user les rochers, sa brutalité soudaine quand la tempête se levait. Le Déluge n’était pas pour lui une mythologie lointaine, mais une vérité géologique, une cicatrice sur le visage de la terre, la preuve que la stabilité du monde est un leurre. Le même verbe qui avait tout appelé à l’existence pouvait, d’un mot, tout délier.

Et puis, le feu. Sa pensée bondissait de l’élément ancien à l’élément à venir. « Les cieux et la terre actuels sont réservés par cette même parole pour le feu, gardés en vue du jour du jugement. » Ce n’était pas une image poétique. C’était une prédiction aussi concrète que l’annonce d’un orage. Le monde ne sombrerait pas une seconde fois dans l’eau ; il serait soumis au feu. Une purification par la flamme, plus radicale, plus totale. Je regardais la lampe à huile sur la table, sa petite lueur dansante. Une mèche consumée, de la fumée, de la chaleur. Une simple lampe. Et pourtant, cette flamme fragile contenait en miniature le principe même du jugement : elle sépare la lumière des ténèbres, elle transforme ce qu’elle touche, elle ne laisse intact que ce qui peut traverser l’épreuve du brasier.

Alors venait la question, lancinante, que chacun posait au fond de son cœur : pourquoi ce délai ? Si le jugement est certain, pourquoi le Créateur tarde-t-il ? La réponse de Pierre me coupait le souffle, à chaque fois. « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, comme certains estiment qu’il y a du retard ; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu’aucun périsse, mais que tous parviennent à la repentance. » La patience de Dieu. Ce n’était pas de l’indifférence, ni de la lâcheté. C’était une stratégie d’amour, une tension prolongée pour permettre le sauvetage. Chaque jour supplémentaire était un jour de grâce, une fenêtre ouverte de plus en plus grande pour laisser entrer ceux qui hésitaient encore sur le seuil. Son temps n’était pas le nôtre. Un jour était comme mille ans, et mille ans comme un jour. Notre impatience était le symptôme de notre myopie.

Le vent redoublait au-dehors. Je me levai, raide, et m’approchai de l’embrasure. La nuit était d’un noir d’encre, sans lune. Mais Pierre ne finissait pas sur le feu. Il achevait sur une vision d’une beauté à vous tirer des larmes. Après le feu, non le néant, mais une recréation. « Nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera. » Les mots résonnaient dans le silence froid de la pièce. Une nouvelle création. Pas une simple réparation de l’ancienne, balayée et repeinte. Non. Quelque chose d’entièrement neuf, d’inaltérable, où ce qui est tordu sera enfin droit, où ce qui est souillé sera enfin pur. Un lieu où la justice ne serait pas un visiteur rare et harcelé, mais l’habitant permanent, le souffle même de l’air.

C’était là que la lettre devenait pratique, urgente. Puisque tout cela doit se dissoudre, puisque nous attendons cela, « quelles gens devriez-vous être ? » La question n’était pas rhétorique. Elle appelait une réponse dans la manière de marcher, de parler, d’aimer. Une vie de sainteté, de piété. Une vie tendue vers cet avenir, qui en reçoit déjà la lumière et la transforme en actes. « Croissez dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. » Une croissance. Lente, parfois invisible, comme celle des racines dans la terre gelée. Mais une croissance réelle, nourrie par l’espérance de cette promesse.

Je retournai à ma chaise, le rouleau à la main. Le froid avait gagné la pièce, mais une étrange chaleur persistait en moi. La venue du Seigneur ne serait pas un événement discret. Ce serait la fin du monde tel que nous le connaissons, dans un fracas d’éléments embrasés. Mais cette fin était aussi un commencement. Et dans l’intervalle, dans ce temps suspendu de patience divine, il nous était donné de vivre d’une certaine manière. Non pas dans la peur paralysante, ni dans le calcul égoïste, mais dans une attente active, vigilante, laborieuse. Une attente qui sanctifie les jours ordinaires, qui voit, derrière la routine immuable des saisons, l’avant-goût d’un printemps éternel.

Le vent tomba soudain, comme épuisé. Un silence profond enveloppa la maison, la colline, la nuit. Dans ce silence, les derniers mots de Pierre n’étaient plus de l’encre sur du parchemin. Ils étaient un écho, un appel, une promesse gravée dans l’attente du monde lui-même. « À lui soit la gloire, maintenant et jusqu’au jour de l’éternité. » Je soufflai la lampe. Les ténèbres furent totales, mais plus tout à fait les mêmes.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *