La chaleur de l’après-midi pesait sur le camp, une chaleur de poussière et de soleil cru. Devant la Tente de la Rencontre, l’ombre était rare, et l’air vibrait de silence. À l’intérieur, dans le lieu saint, Aaron accomplissait la tâche avec une lenteur sacrée. Ses mains, marquées par les années, tremblaient un peu en versant l’huile d’olive pure dans les coupes des lampes du chandelier d’or. Une odeur douce et tenace emplissait l’espace, mêlée à celle, plus discrète, de l’encens.
À ses côtés, un de ses fils, Itamar, disposait sur la table d’acacia les douze pains. Ils étaient lourds, ces pains, faits de fleur de farine, et ils laissaient sur les doigts une fine poudre blanche. Chaque pain représentait une tribu, une part de ce peuple errant. On les appelait les pains de proposition. Ils devaient être là, en permanence, devant le voile qui cachait le Saint des Saints. Une offrande perpétuelle, renouvelée chaque sabbat. Ce jour-là était justement un vendredi, et la besogne avait commencé tôt, dans la fraîcheur relative du matin. Maintenant, la fatigue se lisait sur les visages.
Dehors, près des feux de camp, la vie suivait son cours. Des femmes pilaient du grain. Des enfants couraient entre les tentes de poil de chèvre. Et puis, il y avait ceux qui n’étaient pas nés hébreux. Parmi eux, un jeune homme, fils d’une femme israélite de la tribu de Dan et d’un père égyptien. Il se nommait Shelomith. Il avait grandi dans cette mixité, portant en lui deux lignées, deux mondes. Ce jour-là, une dispute éclata près du point d’eau. Une question de priorité, une bassoire renversée, des mots aigres. Shelomith était écorché vif, toujours sur la défensive, sentant peser sur lui le regard des autres. L’autre homme, un Hébreu de pure souche, lui lança une insulte qui touchait à sa mère, à son sang mêlé.
La colère monta en Shelomith, une colère noire, viscérale. Elle lui brûla la gorge. Et dans ce flux de rage, les mots jaillirent, terribles, irréparables. Il prononça le Nom. Le Nom ineffable. Pas dans une prière, pas dans une bénédiction. Mais dans une malédiction, un crachat de haine. Le son sacrilège se figea dans l’air brûlant. Autour de lui, tout s’arrêta. Les bruits du camp semblèrent absorbés par un grand silence. Les visages se tournèrent vers lui, horrifiés. L’homme avec qui il se disputait recula, pâle, comme devant un mort.
La nouvelle courut comme une traînée de poudre. Elle arriva aux oreilles des chefs, puis à celles de Moïse lui-même, qui était en train de régler un différend concernant un droit de passage. Il leva la tête, son visage se ferma. L’affaire était trop grave pour être jugée à la hâte. Il donna un ordre bref : qu’on saisisse l’homme, qu’on le mette sous garde, en attendant que la volonté de l’Éternel soit clairement manifestée.
Shelomith fut emmené, non sans résistance, dans une tente de détention. La peur avait maintenant remplacé la fureur en lui. Il fixait le sol de terre battue, entendant les murmures excités de la foule qui commençàit à se masser devant la Tente de la Rencontre. La rumeur disait que Moïse était entré pour consulter l’oracle.
À l’intérieur du sanctuaire, dans la pénombre où dansaient les flammes du chandelier, l’atmosphère était d’une solennité écrasante. Aaron avait terminé son office. Les pains étaient en place, symétriques, parfaits. La lumière de l’or et la blancheur des pains contrastaient avec l’ombre qui enveloppait l’affaire du blasphème. Moïse se tenait debout, attendant. Puis la parole lui vint, une parole claire et terrible, qui ne laissait place à aucune ambiguïté.
« Quiconque maudit son Dieu portera son péché. Celui qui blasphème le nom de l’Éternel sera puni de mort ; toute l’assemblée le lapidera. L’étranger comme l’indigène, blasphémant le Nom, sera mis à mort. »
La loi était ancienne, mais elle trouvait ici son application précise, cruelle. Celui qui avait offensé le ciel ne pouvait trouver de pardon sur la terre. L’égalité devant la loi était absolue : l’étranger résidant parmi eux était soumis aux mêmes exigences.
Moïse sortit de la Tente. Son visage était grave. Il transmit le jugement aux anciens et au peuple assemblé. Un frisson parcourut la foule. L’exécution devait être publique, collective, pour que chacun en porte la responsabilité et en tire l’enseignement.
On fit sortir Shelomith du camp. Le soleil déclinait, jetant de longues ombres violettes sur le désert. L’homme était pâle, hagard. Sa mère, on l’apprit plus tard, s’appelait Dibri. Elle devait être quelque part, invisible, brisée.
La foule se forma en un grand cercle, loin des tentes, sur un terrain pierreux. Il n’y eut pas de discours, pas d’émotion visible. Une obéissance froide, triste, régnait. Chacun, à un signe, se baissa pour ramasser une pierre. Des pierres du désert, rugueuses, anguleuses. La première fut lancée, puis une autre. Le bruit sec des impacts sur le corps résonnait étrangement dans l’air du soir. Shelomith tomba, puis ne bougea plus. Le silence revint, plus lourd encore qu’avant.
Alors Moïse éleva la voix, non pour commenter le châtiment, mais pour enraciner dans les mémoires la loi qui venait de s’incarner dans ce drame. « Œil pour œil, dent pour dent. Celui qui frappera un homme mortellement sera mis à mort. Pour celui qui frappe une bête, restitution. Brèche pour brèche. »
Les paroles tombaient, nettes, implacables, établissant un ordre où la vie humaine avait un prix infini et où la justice devait être proportionnelle. C’était la contrepartie terrible de la sainteté à laquelle on était appelé. La même loi qui ordonnait de maintenir perpétuellement la lumière du chandelier et la présence des pains de proposition exigeait aussi la pureté du Nom.
Le peuple retourna au camp en silence. Les feux s’allumèrent, un à un. Dans le lieu saint, les lampes du chandelier, qu’Aaron avait préparées avec tant de soin, commençaient à brûler, répandant une lumière douce et régulière sur les douze pains, offrande perpétuelle. Dehors, dans l’obscurité maintenant complète, le corps de Shelomith gisait, gardé jusqu’au matin. Deux réalités du même mystère : la grâce persistante de la présence divine, symbolisée par la lumière et le pain, et l’exigence absolue de cette présence, qui ne tolère pas le mépris.
La nuit était froide. Un vent léger s’était levé, balayant la poussière de la plaine. La vie, demain, reprendrait son cours. Mais plus personne n’oublierait le poids du Nom, ni le goût de cendre laissé par la justice des hommes, rendue au nom de la justice de Dieu.




