La chaleur de l’été était lourde sur Jérusalem, une chaleur qui sentait la poussière et la peur. Depuis des mois, les murailles tremblaient sous le choc régulier des béliers. Les vivres s’épuisaient. Dans les ruelles, l’ombre portée de la faim allongeait les visages. Le roi Sédécias, ce pantin aux yeux fiévreux, allait et venait dans son palais, écoutant tantôt les derniers prophètes de résistance, tantôt les murmures de ses conseillers qui parlaient déjà de capitulation. Mais il était trop tard pour les marchandages. La machine de guerre babylonienne, implacable, avait encerclé la ville. On était au quatrième mois de la onzième année de son règne, et le neuvième jour… ce fut la brèche.
Les soldats de Nebuzaradan, le chef des gardes de Nabuchodonosor, pénétrèrent par le nord. Leurs cris, une langue gutturale et étrangère, se mêlèrent aux hurlements des défenseurs. La bataille dégénéra vite en boucherie, puis en chasse à l’homme. Sédécias, saisi d’une panique ultime, s’enfuit de nuit avec une poignée de fidèles, par la porte entre les deux murs, derrière le jardin du roi. L’espoir était de gagner le désert, de filer vers l’est, vers la plaine du Jourdain. Mais la lune trahit leur fuite. Les Chaldéens lancèrent leurs cavaliers à leurs trousses. On les rattrapa dans les terres arides de Jéricho. Le roi fut traîné devant Nabuchodonosor, alors à Ribla, dans le pays de Hamath. Et là, sous le regard froid du conquérant, le dernier fils de Josias vit l’accomplissement des sombres paroles : on égorgea ses fils sous ses yeux. Puis on lui creva les yeux. Dernière image : le sang de sa lignée. Premier et dernier souvenir de son règne. Enchaîné, aveugle, il fut emmené à Babylone.
Un mois plus tard, Nebuzaradan revint à Jérusalem. Ce n’était plus un chef de guerre, mais un liquidateur. Il pénétra dans la ville moribonde, avec la méthode tranquille d’un artisan. Il brûla la Maison de l’Éternel. Les flammes léchèrent les boiseries de cèdre, consumèrent les tentures de pourpre, fondirent l’or des chérubins. La fumée âcre, épaisse, monta dans le ciel comme un sacrifice inversé. Puis ce fut le tour du palais royal et de toutes les grandes maisons. Les murs de pierre calcaire, chauffés à blanc, se fissurèrent dans un grésillement sinistre. Les soldats, méthodiques, abattirent les murailles qui entouraient la cité. En quelques semaines, la fière Jérusalem n’était plus qu’un champ de ruines fumantes, un amas de décombres où erraient quelques chiens et les plus misérables des survivants.
Le peuple, lui, subit le tri froid de l’empire. Les notables, les artisans, les forgerons, tous ceux qui pouvaient servir ou représenter un danger, furent rassemblés. On les compta, on les enchaîna. Une longue colonne de misère se forma sur la route du nord, pieds nus sur les pierres brûlantes, regards vides tournés vers un avenir d’exil. Les pleurs et les lamentations, d’abord assourdissants, se firent peu à peu rauques, puis se turent, remplacés par le bruit monotone des chaînes et le piétinement de la fatigue. Ils rejoignirent le roi aveugle dans les ténèbres.
Seuls les plus pauvres, les vignerons et les laboureurs, furent laissés sur place. Comme un ventre épargné pour ensemencer la terre désolée. On leur confia même quelques parcelles. Mais la terreur était dans leurs os. Sur les collines autour de la ville morte, ils voyaient, chaque soir, la lueur des feux de camps chaldéens.
Pourtant, même dans cette désolation, l’histoire bavarde encore. On nomma Guedalia, fils d’Ahiqam, comme gouverneur sur ceux qui restaient. Un homme de paix, disent les rares chroniques. Il siégea à Mitspa, car Jérusalem n’était plus habitable. Il tenta de reconstruire un semblant de normalité, de faire confiance à la parole donnée. Mais la violence, une fois libérée, est un vin amer qui ne s’oublie pas. Ismaël, un homme de sang royal, vint le frapper par traîtrise, lui et les Chaldéens qui étaient avec lui. Ce fut le dernier soubresaut d’un monde agonisant. La peur reprit de plus belle. Le petit reste qui espérait encore s’enfuit en Égypte, de peur des représailles babyloniennes. La terre de Juda resta vide, silencieuse, sous la garde de quelques garnisons étrangères. Seul le vent tourbillonnait dans les décombres du Temple, emportant la cendre et la mémoire.
Des années plus plus tard, à Babylone, dans l’ombre moite d’un palais, le roi Jehoïachin, emprisonné depuis trente-sept ans, fut soudain tiré de sa geôle. Evil-Merodac, le nouveau roi, le fit comparaître. On lui ôta ses vêtements de prisonnier. On lui permit de manger à la table du roi, tous les jours de sa vie. Un sursis, une grâce minuscule, une lueur pâle au fond du puits de l’histoire. Comme un rappel que les chaînes peuvent se desserrer, même si le retour à Sion n’est encore qu’un songe lointain, porté par le murmure des exilés au bord des fleuves de Babylone.



