Bible Sacrée

La Lampe Fragile de Juda

La chaleur était lourde sur Jérusalem, un manteau de plomb qui pesait sur les pierres blanchies de la ville. Dans le palais, l’air sentait l’encens froid et la cire d’abeille brûlée. Abiyam, fils de Roboam, petit-fils de Salomon, respirait avec peine. Trois années seulement. Trois années à porter la couronne de Juda, et le poids lui en écrasait déjà la poitrine. Il regardait par l’embrasure étroite la ville qui s’étendait, cette ville de David que son grand-père avait parée d’or et de sagesse. Mais l’or s’était terni, et la sagesse avait fui comme l’eau dans le sable du désert.

Son règne fut une ombre portée de celui de son père. Il marcha dans les chemins de son père, dit la chronique, et dans les péchés de son père qui l’avaient précédé. Son cœur, note le scribe avec une tristesse froide, ne fut pas tout entier à l’Éternel, comme le cœur de David, son ancêtre. L’expression revenait souvent, dans les rouleaux, dans les murmures des prophètes restés fidèles : *comme le cœur de David*. Une mesure inaccessible. Abiyam avait hérité des hauts lieux que son père n’avait pas supprimés, des idoles de bronze et de bois, des autels de pierre brute sur les collines où le peuple allait, mélangeant les cultes, cherchant une bénédiction à tout vent. Il laissa faire. La politique, disaient certains conseillers, exigeait des accommodements. Le royaume du Nord, Israël, sous la poigne de fer de Jéroboam, était une épine plantée dans le flanc de Juda. Et il y avait la guerre. Des escarmouches continuelles, des frontières qui saignaient. Des hommes qui ne revenaient pas des cols pierreux.

Pourtant, à cause de David, l’Éternel lui donna une lampe à Jérusalem. Cette phrase, étrange et belle, était gravée quelque part dans l’esprit d’Abiyam. Une lampe. Pas un brasier, pas un soleil triomphant. Une flamme vacillante, protégée par la main de Dieu, parce qu’un jour, bien des générations plus tôt, un berger musicien avait eu un cœur sans partage. Un héritage de grâce qui brûlait encore, malgré tout. Alors Dieu maintint son fils après lui, et affermit Jérusalem. La miséricorde tenait à un fil, usé, presque invisible, mais plus solide que les chaînes des empires.

Abiyam s’endormit avec ses pères. On l’enterra dans la Cité de David, dans un tombeau qui sentait la pierre humide et la myrrhe. Et Asa, son fils, régna à sa place.

Un vent nouveau sembla souffler sur Juda la quarante et unième année du roi Jéroboam d’Israël. Asa était jeune, mais dans ses yeux, il y avait une lumière différente, une décision qui tranchait avec la lassitude de ses prédécesseurs. Il fit ce qui est droit aux yeux de l’Éternel, comme David, son père. L’expression était la même, mais cette fois, elle collait à la peau du roi. Les premières années de son règne furent un grand nettoyage.

Il chassa du pays les prostitués sacrés, hommes et femmes, dont les rites souillaient les sanctuaires. Il fit disparaître toutes les idoles que ses pères avaient fabriquées. Il alla même plus loin que tout roi avant lui : il retira de son rang sa grand-mère, Maaca, la reine mère. Elle s’était fait faire une horreur, une idole d’Achéra, un poteau sacré monstrueux et obscène, dressé peut-être dans le jardin du palais même. Asa n’y alla pas par quatre chemins. Il abattit l’idole, la réduisit en copeaux, et la brûla au torrent du Cédron. La fumée âcre monta vers le ciel, un holocauste à l’envers. Et il destitua Maaca de sa dignité. On ne la vit plus présider les festins, trôner aux côtés du roi. La vieillesse de la fille d’Absalom se passa dans l’ombre des appartements privés, un exemple terrible pour tous.

Le peuple sentit la main ferme. Les hauts lieux, pourtant, ne furent pas supprimés. Ce détail, le scribe le note aussi, comme une tache sur un vêtement par ailleurs immaculé. Le cœur d’Asa était tout entier à l’Éternel, toute sa vie. Presque. Il restait cette faiblesse, cette concession peut-être jugée trop périlleuse à corriger, de peur de soulever le peuple attaché à ses vieilles habitudes. La réforme était profonde, mais pas totale. Une fissure dans la fondation.

Puis vint la guerre, inévitable. Zérach l’Éthiopien monta contre Juda avec une armée innombrable, des chars, une puissance venue du sud. Il s’avança jusqu’à Marésha. La panique, tenue à distance par les réformes, revint hanter les couloirs du palais. Asa sortit à sa rencontre. Mais avant de ranger ses troupes, il leva les yeux. Sa prière, ce jour-là, fut inscrite pour la postérité. Elle ne fut pas longue, pas élaborée. Un cri.

« Éternel, tu peux sauver le nombreux comme le faible. Aide-nous, Éternel, notre Dieu ! Car c’est sur toi que nous nous appuyons, et c’est en ton nom que nous sommes venus contre cette multitude. Éternel, tu es notre Dieu. Que l’homme ne l’emporte pas sur toi ! »

La bataille fut rude, acharnée. Mais l’armée de Zérach fut mise en déroute. Les hommes de Juda les poursuivirent jusqu’à Guérar, ramassant un butin si considérable qu’il fallut des caravanes entières pour le rapporter. Des troupeaux, des trésors, une richesse soudaine qui inonda Jérusalem.

En revenant, triomphant, porté par l’acclamation du peuple et le souffle de la victoire qu’il attribuait à son Dieu, Asa croisa le prophète Azaria. L’homme se tenait sur le chemin, simple, sans ornement. Sa voix porta plus loin que les trompettes.

« Écoutez-moi, Asa, et tout Juda et Benjamin ! L’Éternel est avec vous quand vous êtes avec lui. Si vous le cherchez, il se laissera trouver par vous ; mais si vous l’abandonnez, il vous abandonnera. »

Des années passèrent. Des années de paix, de construction. Asa fortifia les villes, entoura le pays de murailles et de tours. Le peuple, soulagé, prospéra. « Nous avons cherché l’Éternel, notre Dieu, nous l’avons cherché, et il nous a donné du repos de tous côtés. » Ils bâtirent, ils cultivèrent. Le règne fut solide, béni.

Puis, la trente-sixième année de son règne – ou peut-être était-ce une autre façon de compter, liée au schisme – Baesha, roi d’Israël, monta contre Juda. Il fortifia Rama, à quelques kilomètres seulement de Jérusalem, pour en bloquer l’accès, pour étrangler le royaume de Asa. Une menace froide, stratégique, plus insidieuse qu’une armée en campagne.

Et là, le cœur d’Asa, le cœur *tout entier à l’Éternel*, vacilla. La foi du jeune roi réformateur, la confiance absolue de l’homme qui avait affronté les Éthiopiens, se fissura. Il ne leva plus les yeux vers les collines d’où lui venait le secours. Il regarda vers ses coffres, vers le buton pris à Zérach. Et vers Damas.

Il prit tout l’argent et tout l’or qui restaient dans les trésors de la maison de l’Éternel et dans les trésors de la maison du roi. Il les mit entre les mains de ses serviteurs. Et il les envoya vers Ben-Hadad, fils de Tabrimmon, roi de Syrie, qui résidait à Damas, avec ce message : « Qu’il y ait une alliance entre moi et toi, comme il y en eut entre mon père et ton père. Je t’envoie un présent en argent et en or. Va, romps ton alliance avec Baesha, roi d’Israël, afin qu’il s’éloigne de moi. »

L’argent de la maison de Dieu. L’or consacré. Payé à un roi païen pour acheter une délivrance humaine. La stratégie fut un succès éclatant. Ben-Hadad écouta la voix du roi Asa. Il envoya les chefs de ses armées contre les villes d’Israël. Baesha cessa de fortifier Rama et s’enfuit. Asa, alors, convoqua tout Juda. Ils emportèrent les pierres et le bois de Rama, et avec eux, le roi fortifia Guéba de Benjamin et Mitspa.

Mais un autre prophète se leva. Hanani le voyant vint devant le roi Asa. Sa parole fut un glaive.

« Parce que tu t’es appuyé sur le roi de Syrie et que tu ne t’es pas appuyé sur l’Éternel, ton Dieu, l’armée du roi de Syrie s’est échappée de tes mains. Les Éthiopiens et les Libyens ne formaient-ils pas une grande armée, avec des chars et des cavaliers en très grand nombre ? Et cependant, parce que tu t’es appuyé sur l’Éternel, il les a livrés entre tes mains. Car l’Éternel étend ses regards sur toute la terre, pour soutenir ceux dont le cœur est tout entier à lui. Tu as agi en insensé dans cette affaire, car dès à présent tu auras des guerres. »

La colère du roi fut terrible. Une colère froide, blessée, celle d’un homme qui ne supporte plus d’entendre la vérité. Il fit jeter Hanani en prison. Et quelques-uns du peuple, qui avaient murmuré en faveur du prophète, il les frappa, les opprima.

Les dernières années d’Asa furent marquées par la maladie. À la trente-neuvième année de son règne, il fut atteint d’une forte maladie des pieds. Très forte. La douleur le clouait sur sa couche. Le médecin royal, un homme savant venu peut-être d’Égypte, préparait des onguents, des bandes. Mais le scribe note, avec une tristesse qui n’est plus impersonnelle : *Cependant, même pendant sa maladie, il ne chercha pas l’Éternel, mais il consulta les médecins.*

Il s’endormit avec ses pères, la quarante et unième année de son règne. On lui fit de grandes funérailles, on brûla pour lui des aromates en quantité, un mélange précieux. On l’enterra dans le tombeau qu’il s’était creusé dans la Cité de David. On le coucha sur un lit parfumé d’aromates et d’onguents préparés par l’art du parfumeur. Et un grand feu fut allumé en son honneur.

La flamme dansa, haute et claire, dans la nuit de Jérusalem. La lampe de David brûlait toujours. Mais elle avait éclairé, une fois de plus, un cœur courageux et brisé, fidèle et infidèle, un roi qui avait tout bien fait, sauf l’essentiel : persévérer, jusqu’au bout, dans l’abandon confiant à celui qui promettait de soutenir ceux dont le cœur est tout entier à lui. La grâce était restée, tenace. La fidélité humaine, elle, avait montré sa terrifiante fragilité. La pierre du tombeau scellée, la ville retourna à son silence, sous le lourd manteau des étoiles.

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