Bible Sacrée

La Construction du Temple de Salomon

Le bruit régulier des ciseaux sur la pierre résonnait dans l’air matinal, un rythme primitif qui semblait scander les jours. Sur la colline de Morija, là où la terre avait tremblé sous les pieds d’Abraham et où l’ange s’était retenu, une autre offrande monumentale prenait forme. Salomon, le roi à la sagesse murmurée par le vent, avait donné l’ordre. Et les hommes obéissaient, courbant l’échine sous le poids d’un rêve divin.

L’emplacement même pesait sur les épaules des contremaîtres. Ce n’était pas un simple mont ; c’était un lieu de grâce terrible, où le feu du ciel s’était jadis dissipé, épargnant un fils. On bâtissait sur une révélation. Les fondations, colossales, s’enfonçaient dans le roc comme pour s’y ancrer à jamais. Les tailleurs de pierre, des étrangers de Tyr aux mains calleuses, travaillaient des blocs de pierre de taille choisis, si parfaits que le marteau et le ciseau les avaient déjà achevés loin du site. Sur le chantier, on n’entendait pas le fracas brut de la roche qu’on brise ; seulement le frottement sourd des blocs qu’on glissait en place, un géométrie silencieuse et imposante.

La longueur du Temple, soixante coudées, se devinait à présent. On en percevait l’ampleur en marchant le long des murs naissants. L’odeur du cèdre fraîchement coupé commençait à dominer celle de la poussière et de la sueur. Ces bois aromatiques, flottés depuis le Liban, étaient empilés comme un trésor. Les artisans les touchaient avec une déférence particulière ; ce n’était pas du bois, c’était la doublure du sanctuaire. On les travaillait à l’avance, sculptant des coloquintes et des chaînettes ouvertes, des formes végétales qui semblaient avoir poussé naturellement dans le grain précieux. Puis on les fixait aux murs de pierre, recouvrant la froideur minérale de la chaleur vivante d’une forêt lointaine.

Et puis, il y avait l’or.

On en parlait à voix basse. L’or arrivait en poudre, en lingots, en feuilles. Des hommes spécialisés, le visage tendu par la concentration, appliquaient les feuilles sur le bois sculpté. Leur travail était méticuleux, lent, presque priant. Sous leurs pinceaux et leurs rouleaux de cuir, la forêt de cèdre se métamorphosait en une forêt de lumière. La moindre moulure, la plus petite rosace, se mettait à boire la clarté pâle du soleil levant pour la restituer en une lueur chaude et profonde. Le Saint des Saints, un cube parfait de vingt coudées, devenait le cœur de cette alchimie. Là, l’or n’était pas une décoration ; il était une enveloppe, un revêtement total. On aurait dit une chambre taillée dans un seul bloc de soleil solidifié.

Les deux chérubins vinrent plus tard. Le bois d’olivier fut choisi pour eux, dense, à la veine subtile. Les sculpteurs mirent des mois. Ils ne sculptaient pas des statues ; ils cherchaient à fixer l’insaisissable. Les ailes déployées, se touchant d’un bout à l’autre de la pièce, créaient une voûte vivante au-dessus de l’Arche à venir. Leurs visages, tournés vers l’intérieur, vers le lieu du Propitiatoire, étaient empreints d’une gravité sereine qui glaçait le sang. Une fois achevés, on les recouvrit d’or. L’or sur l’olivier donnait une étrange impression : la puissance angélique n’était plus ni tout à fait bois, ni tout à fait métal, mais quelque chose de neuf, de céleste, une chair de lumière.

À l’entrée, les deux colonnes, Jakin et Boaz, se dressaient comme des sentinelles. Haute de trente-cinq coudées, leur fût lisse montait vers le ciel, couronné de chapiteaux en forme de lys où s’enlaçaient des chaînettes et des grenades. Elles se tenaient là, libres, sans rien porter d’autre que leur propre symbolique : la force établie, la stabilité dans la puissance. Le vent sifflait différemment autour d’elles.

Les derniers mois furent consacrés aux voiles. Des étoffes de lin fin, bleues, pourpres et cramoisies, où des chérubins étaient brodés au fil d’or. Des mains de femmes, dans l’ombre des ateliers, firent naître ces gardiens de tissu qui sépareraient le Très Saint du Saint. Le rideau lui-même était une frontière murmurante, qui bougerait au moindre souffle.

Le jour où les échafaudages furent enfin démontés, un silence inhabituel tomba sur la colline. Les ouvriers, les artisans, les contremaîtres, restèrent là, immobiles. Sous le ciel, se tenait non pas un palais, mais une prière en pierre, en bois et en or. Une géométrie sacrée répondant à la courbe des collines. L’air semblait plus dense à l’intérieur de l’enceinte, chargé des parfums du cèdre et de la cire, et de cette attente terrible et douce qui précède l’arrivée d’un hôte. On avait suivi des mesures divines, on avait épuisé des trésors, on avait usé des vies. On avait bâti une maison. Maintenant, il fallait attendre que l’Esprit vienne l’habiter.

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