Bible Sacrée

Le Décret de l’Espoir

Le jour se leva, lent, pâle, sur Suse, mais pour Mardochée, il n’y avait eu aucune nuit. L’huile des lampes avait coulé jusqu’au fond des coupelles d’argent, et les cires s’étaient affaissées en formes bizarres, comme des champignons de ténèbres. Il était resté assis, les doigts crispés sur les plis de sa tunique de byssus, celle que le roi lui avait donnée. Le bleu et le blanc, les couleurs du pouvoir. Elles lui pesaient, ce matin-là, plus que la bure de deuil qu’il avait portée naguère.

La sentence était signée. L’édit d’extermination, scellé de l’anneau du roi, dormait quelque part dans les archives de l’empire, attendant son heure. Treize du mois d’Adar. Une date gravée au fer rouge dans la mémoire de chaque Juif, de l’Indus à l’Éthiopie. Et malgré la chute d’Haman, malgré la pourpre et la faveur, cette loi-là, disait-on, ne pouvait être révoquée. C’était la règle inflexible des Mèdes et des Perses. Une fois écrite, elle devenait pierre.

Un frémissement parcourut les corridors. Un murmure, puis le bruit léger des sandales sur le marbre poli. Esther entra sans que les portes n’eussent été annoncées. Elle était vêtue de simplicité, une robe grise sans ornement, mais son visage portait une autorité que la couronne elle-même ne lui avait jamais donnée. Ses yeux, cernés de fatigue, brûlaient d’une flamme intérieure.

« Mon oncle, dit-elle, sa voix un peu rauque d’avoir trop prié, trop pleuré, trop parlé. Je ne peux pas supporter cela. Voir le malheur frapper mon peuple. Voir la chose pour laquelle j’ai été tirée du silence, anéantie par un parchemin. »

Mardochée se leva, ses articulations le faisant souffrir après cette longue immobilité. « Le roi t’a accordé la maison d’Haman, et m’a donné son anneau. Ce sont des symboles, ma reine. Des outils. Mais l’édit… l’édit est comme un lion lâché. Comment le rappeler ? »

Ils se regardèrent, unis dans une même angoisse et une même espérance têtue. C’était cela, la foi, pensa Mardochée. Non pas l’absence de peur, mais la décision d’agir en dépit d’elle, parce qu’une promesse plus ancienne que les décrets de Suse murmurait au fond du cœur.

« Il faut retourner vers lui, Esther. Une fois encore. Au mépris de l’étiquette. Il t’a tendu le sceptre d’or une fois. Peut-être le tendra-t-il une seconde fois, pour une demande plus grande encore. »

La salle du trône, quand elle y pénétra quelques heures plus tard, baignait dans une lumière oblique. Les rayons du soleil frappaient les incrustations de lapis-lazuli, faisant étinceler des éclats bleus comme des fragments de ciel tombés à terre. Assuérus était assis, massif, impénétrable. Son regard se posa sur elle, et une lueur d’inquiétude – ou était-ce de l’affection ? – y passa rapidement. Elle s’avança, et comme la première fois, il tendit vers elle le sceptre d’or, lourd, étincelant, symbole de vie ou de mort.

Elle toucha son extrémité, un geste à la fois respectueux et plein d’une confiance fragile. « Si le roi le trouve bon, si j’ai trouvé grâce devant lui, si la chose paraît convenable au roi… » Les formules de la cour lui venaient aux lèvres, mais sa voix se brisa. Elle abandonna le protocole. « Comment pourrais-je voir le malheur qui atteindrait mon peuple ? Comment pourrais-je voir la destruction de ma race ? »

Le roi la regarda longuement. Il voyait la jeune fille qu’il avait choisie pour sa beauté, mais aussi la reine qu’elle était devenue, portant le poids d’un peuple sur ses épaules fragiles. Il se souvint d’Haman, de sa haine démasquée, de la potence dressée dans la cour. Un frisson de dégoût le parcourut. La machination avait été déjouée, mais son instrument légal subsistait, tel un serpent mortel dont la tête aurait été écrasée mais dont le corps gardait un venin actif.

« Voilà, dit-il, sa voix résonnant sous les hauts plafonds. Je vous ai donné la maison d’Haman, et il a été pendu au bois parce qu’il avait porté la main contre les Juifs. Vous, écrivez en faveur des Juifs comme il vous plaira, au nom du roi. Et scellez avec l’anneau royal. Car un écrit rédigé au nom du roi et scellé avec l’anneau royal ne peut être révoqué. »

Le sens de ses paroles frappa Esther et Mardochée, convoqué en hâte, avec la force d’une vague. On ne pouvait pas révoquer un décret. Mais on pouvait en écrire un autre. Un décret qui ne l’annulait pas, mais qui le neutralisait, le contre-carrait, lui opposait une force supérieure. Ce n’était pas la loi qui changeait, c’était le champ de bataille qui se déplaçait. Les Juifs n’allaient pas être sauvés de l’attaque, ils allaient recevoir le droit de se défendre. Légitimement. Légalement. Le jour même du massacre.

Ce fut une frénésie. Les scribes du roi, les secrétaires des provinces, furent rassemblés. Le troisième mois, le mois de Sivan, le vingt-troisième jour. L’air était chaud, chargé du parfum des jardins royaux, mais dans la salle aux colonnes, ce n’était que le grattement fébrile des calames sur le papyrus, le froissement des parchemins. Mardochée dictait, debout, vêtu de la pourpre royale, l’anneau au doigt. Sa voix, ferme, énumérait les droits concédés : le droit pour les Juifs, dans chaque ville, de se rassembler, de défendre leur vie, d’anéantir toute armée qui les attaquerait, eux, leurs enfants, leurs femmes, et de prendre leurs biens comme butin.

C’était un renversement complet. La victime devenait justicier. La proie devenait, légalement, un lion.

Les documents furent écrits dans toutes les langages de l’empire : aux Juifs selon leur écriture et leur langue, à chaque peuple selon son écriture et sa langue. Puis on scella. L’anneau de Mardochée s’enfonça dans la cire chaude, laissant l’empreinte du pouvoir absolu. Des courriers, les plus rapides de l’empire, montés sur des destriers royaux, des mulets, des dromadaires, partirent dans toutes les directions. Ils dévalaient les routes, franchissaient les ponts, traversaient les déserts. L’édit voyageait plus vite que la rumeur.

Et dans Suse, quand le décret fut proclamé, ce fut une clameur qui s’éleva, venue des quartiers juifs, une clameur qui n’était pas tout à fait de la joie, pas tout à fait du soulagement, mais quelque chose de plus profond : un cri de vie arraché à la gueule de la mort. Une lumière se mit à briller dans les yeux des hommes qui, la veille encore, contemplaient leurs enfants avec un désespoir muet.

Mardochée sortit du palais, en présence du roi. Sa tenue était maintenant rayonnante : vêtement de byssus et de pourpre, grande couronne d’or sur la tête, manteau de fin lin et de pourpre. La ville de Suse retentissait de cris de joie et d’allégresse. Pour les Juifs, c’était une lumière, un sujet de liesse, un honneur. Ils banquetaient, se réjouissaient, et beaucoup parmi les peuples du pays se faisaient Juifs, tant la crainte des Juifs les avait saisis.

Car c’était cela, le véritable miracle, pensa Mardochée en regardant le soleil décliner sur la cité aux cent portes. Non pas un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais le lent, patient et têtu travail de la Providence dans le cœur d’une jeune femme effrayée, dans le repentir d’un roi orgueilleux, dans la trame complexe des lois humaines et des décrets divins. Le mal avait été contré, non effacé. Le combat restait à venir, le treize Adar. Mais il serait mené, désormais, le front haut, la loi pour bouclier, et dans l’ombre de ce bouclier, une lueur d’espérance plus ancienne que l’empire lui-même veillait.

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