Bible Sacrée

Job dans la poussière

L’air, aujourd’hui, est une injure. Il ne porte plus le parfum de l’encens qu’on brûlait sur mes places, ni la fraîcheur des discussions sous l’ombre de mes oliviers. Il est chargé de poussière et d’une odeur âcre, celle de la fumée qui monte des feux de bivouac, là-bas, au-delà des limites de la ville. De là où ils viennent.

Je les regarde, parfois, de l’embrasure de cette porte qui ne protège plus de rien. Eux. Ceux dont les pères, j’en aurais dédaigné de mettre avec les chiens de mon troupeau. Des hommes épuisés, à la maigreur hostile, rongés par la faim et la folie du désert. Ils arrachaient hier des racines de genêt dans les terrains vagues, leurs repas étaient l’herbe salée des marais, leur monnaie l’expulsion de toute société d’hommes décents. On les chassait à coups de cris, comme des chacals. Leur vie était un hurlement étouffé dans les ravins.

Et aujourd’hui… aujourd’hui, je suis leur chanson.

Ils sont jeunes, pour la plupart. Une jeunesse sèche et dure comme un bâton de figuier mort. Ils voient en moi le signe inversé de leur misère passée. J’incarne tout ce qui les a rejetés, et qui maintenant gît à terre. Alors ils viennent. Ils se postent non loin, dans les décombres d’une maison voisine. Et ils ricanent. Leurs rires sont des grattements de pierre. Ils composent des couplets sur ma chute, et leurs voix faussées, crues, montent jusqu’à moi comme une vapeur nauséabonde.

« Le voilà, le grand ! Le juste dont la lumière devait ne jamais s’éteindre ! » lance l’un, en crachant un reste de pulpe amère.
« Son trône de sagesse est devenu un tas de fumier ! » renchérit un autre, et le chœur approuve par des claquements de mains sales.

Ils ne se contentent pas des mots. C’est dans mon corps que leur mépris s’inscrit le plus violemment. Dans un accès de haine soudaine, ils se lèvent et s’approchent. Je ne bouge plus. À quoi bon ? L’un d’eux, le visage ravagé par une plaie purulente, s’avance et… crache. Il ne crache pas à mes pieds, non. Il vise mon visage. La salive, tiède et acide, coule sur ma joue, se mêle à la poussière incrustée dans ma barbe. Je ferme les yeux. Un autre me jette des mottes de terre séchée, des cailloux. Ils ne veulent pas me tuer, cela serait trop rapide. Ils veulent dégrader, salir, réduire à rien l’image de ce que je fus.

Puis, lassés de ce jeu, ils se retirent en trébuchant, reprennent leur chanson monotone. Moi, je reste. Le jour décline, et avec lui, toute chaleur. Le froid n’est pas seulement celui du soir ; il vient de l’intérieur, une froideur d’âme qui gagne les os. Ma peau, autrefois lisse et soignée d’huiles fines, est devenue noire. Elle se détache de mes os. Elle se fendille, comme une terre trop sèche sous un ciel de bronze. La douleur est mon vêtement principal. Une douleur tenace, qui ronge sans répit, comme si les cordes d’un instrument trop tendu vibraient en moi nuit et jour.

La nuit, c’est pire. Je me couche sur la cendre, cette cendre qui fut le premier signe de ma désolation. Elle n’est plus symbole, elle est ma réalité. Elle crisse sous mon poids, s’infiltre dans les plaies. Et la douleur se réveille, furieuse, comme une bête qu’on dérange. Elle me saisit aux entrailles, tord mes membres. Je cherche une position, un semblant de repos. Il n’existe pas. Mes os s’enfoncent dans la dureté du sol, chaque contact est une brûlure. Je passe les heures à me retourner, dans un grincement de gravier et de souffrance étouffée. Mes gémissements sont la mélodie de ces nuits interminables, une réponse lugubre aux chants moqueurs du jour.

Et Toi. Oui, Toi. C’est vers Toi que, dans un réflexe plus ancien que la douleur, mon esprit se tourne. Mais Tu n’es plus le Dieu de la rencontre au buisson ardent, de la parole claire dans le silence. Tu es devenu… un bourreau silencieux. Je Te crie ma détresse, et ma voix se perd, non dans un écho, mais dans le néant. Elle se brise contre le ciel de fer que Tu as déployé au-dessus de moi. Tu me réponds par la tempête, oui, mais une tempête intérieure, un ouragan de vide. Tu me soulèves par le cou, Tu me fais sentir la force qui pourrait me réduire en poussière, et Tu me jettes ensuite dans la tourmente. Je suis ballotté, disloqué, et le vent qui m’emporte n’a qu’une voix : le silence de Dieu.

Je ne suis plus qu’un frère aux chacals, un compagnon pour les autruches du désert. Ces animaux, dans leur détresse instinctive, hurlent leur peine vers un ciel indifférent. Moi aussi, je hurle. Ma lyre, jadis dédiée aux cantiques, n’est plus accordée qu’aux notes funèbres ; mon chalumeau, qui célébrait la joie des moissons, ne souffle plus que des lamentations. Tout en moi s’est inversé. La sécurité en terreur, la dignité en dérision, la force en pourriture. Mon espoir, Tu l’as arraché comme on arrache une tente, comme on coupe le fil qui retenait encore la toile au piquet. Et il s’envole, mon espoir, emporté par le vent du désert, loin, très loin, où je ne pourrai jamais le rattraper.

Ils viennent, les rires, les crachats, la douleur qui m’habite comme un hôte cruel, et cette absence, cette terrible présence-absence qui plane sur tout. C’est cela, mon lot aujourd’hui. Une désolation si totale qu’elle en devient le paysage unique de mon âme. Et au centre de ce paysage, il n’y a plus le patriarche Job, honoré et craint. Il n’y a qu’un homme dans la poussière, qui attend, sans même savoir ce qu’il attend, si ce n’est que le prochain souffle de douleur tarde un peu avant de déferler à nouveau.

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