Le sentier était dur sous les pieds, une terre craquelée par un soleil sans pitié. Éliah sentait chaque pierre à travers la semelle usée de ses sandales, chaque vibration de la chaleur montant du sol. Il avait quitté les collines basses de son village au petit matin, et maintenant, en milieu d’après-midi, la fatigue était une chose palpable, un poids dans ses os. Il s’arrêta, posant sa main sur le tronc rugueux d’un vieux caroubier. Le souffle court, il leva les yeux vers la ligne d’horizon où, il le savait, se trouvait la ville. On ne la voyait pas encore. Seulement une succession de collines pierreuses, d’un gris-vert sous la lumière crue.
C’était étrange, cette traction, ce tiraillement au centre de sa poitrine. Un désir plus fort que la fatigue. Il repensa aux mots, aux mots qu’il murmurait chaque soir depuis que le pèlerinage avait été décidé. *Que tes demeures sont aimables, Éternel des armées !* Ses lèvres gercées les formèrent sans bruit. Dans sa bouche, c’était d’abord une litanie, presque amère. Les « demeures », c’était le Temple, là-bas, sur la montagne. Et lui, il était ici, dans cette vallée aride, loin de tout. Sa vie était faite de champs maigres, de querelles de bornage, du souvenir doux-amer d’une femme disparue trop tôt. Les « demeures » semblaient un concept lointain, brillant et froid comme une étoile.
Il reprit sa marche, la besace battant contre sa hanche. Le sentier commença à monter, sinuant entre des rochers plus gros. Et puis, il entendit. D’abord comme un bourdonnement, puis comme un murmure d’eau. Il se figea. Là, dans un pli secret de la roche, une source minuscule jaillissait, formant un petit bassin avant de disparaître dans la terre. La végétation était plus dense, plus verte. Des lauriers-roses, poussiéreux mais en vie. Il se pencha, trempa ses mains, but à longues gorgées. L’eau était froide, d’une fraîcheur qui lui fit presque mal aux dents.
Soudain, un mouvement vif. Un petit oiseau, une fauvette au ventre pâle, voleta d’une branche à l’autre. Elle s’arrêta près de l’eau, tournant sa petite tête avec des gestes saccadés. Puis elle trouva un creux, une anfractuosité dans la paroi rocheuse, juste au-dessus de la source. Elle y disparut un instant, puis ressortit, et Éliah comprit. C’était son nid. Elle y était chez elle.
Une vague d’émotion le submergea, si forte qu’il dut s’asseoir sur une pierre. Le psaume revint, mais cette fois, ce n’était plus une litanie. C’était une réalité qui lui brûlait les yeux. *Le passereau même trouve une maison, et l’hirondelle un nid où elle dépose ses petits…* Ici, dans cet endroit perdu, cette fauvette avait trouvé son sanctuaire. Un lieu pour être, pour élever sa couvée, à l’ombre du rocher, près de l’eau vive. Elle n’avait pas besoin des portiques de cèdre ou des parvis de marbre. Elle avait ce coin de monde, et c’était assez. Et lui ? Lui, Éliah, l’homme fait de poussière et de souvenirs lourds, il était en marche vers une Maison. Parce que son âme, à l’image de cet oiseau, ne pouvait trouver son repos n’importe où. Elle avait soif de la proximité de l’Autre, d’un Autre qui se laisse approcher.
La dernière partie de l’ascension fut différente. La fatigue était toujours là, mais elle avait changé de nature. Elle n’était plus un fardeau écrasant, mais la conséquence naturelle d’un pèlerinage. Chaque pas était une prière. Il croisa d’autres voyageurs. Un groupe de Galiléens aux accents chantants, chargés de ballots. Un vieillard porté par ses fils, le regard brillant d’une joie intense. Ils échangeaient des salutations, des nouvelles. La route devenait plus large, plus foulée. Une rumeur montait, faite de voix, de chants étouffés, de bêlements lointains.
Et puis, ce fut le tournant final. La route déboucha sur une large crête. Et là, elle était.
Jérusalem.
Elle n’éclatait pas de blancheur comme dans ses rêves. Elle était solide, réelle, étagée sur ses collines, couleur de miel et de pierre chaude, enveloppée d’une brume de poussière et de fumée. Ses murailles étaient puissantes, imparfaites, vivantes. Et au cœur, sur le mont Morija, dominant le tout, les murs du Temple. Ils brillaient faiblement sous le soleil déclinant. Éliah s’arrêta net, le souffle coupé. Ce n’était pas la beauté qui le frappait, c’était la présence. Cette ville n’était pas qu’une cité. Elle était le symbole tangible d’une promesse. Un lieu où le ciel avait choisi de rencontrer la terre.
Il descendit les derniers stades, le cœur battant à grands coups dans sa poitrine. La vallée qu’il traversait maintenant, on l’appelait la vallée des Pleurs. Un endroit aride, sinistre. Mais quelqu’un, un pèlerin d’un autre temps, avait vu autre chose. *Ils passent par la vallée de Baca, et ils la transforment en un lieu plein de sources.* Ce n’était pas une transformation magique. C’était le fait de marcher vers ce but. La soif même du voyageur, son espérance, devenait comme une source intérieure qui changeait le paysage de son âme. Sa propre tristesse, ses pertes, la vallée sèche de son cœur, tout cela était irrigué, non par l’oubli, mais par cette direction, cette orientation de tout son être vers la Maison.
La foule était dense aux portes. Il se laissa porter par le flux, mêlé aux odeurs de sueur, d’encens, d’animaux. Les langues se mélangeaient : araméen, grec, latin de la garnison. Puis, il franchit la porte. Les ruelles montaient, étroites et sombres. Et enfin, l’espace s’ouvrit.
Il se tenait dans l’immense cour des Gentils. Le bruit était assourdissant : changeurs d’argent, vendeurs de bêtes pour les sacrifices, docteurs de la Loi disputant avec leurs disciples, pleurs d’enfants, prières lancées à pleine voix. C’était chaotique, presque violent. Pour un instant, Éliah se sentit submergé, déçu. Où était la paix ? Où était la présence qu’il avait pressentie depuis la colline ?
Il leva les yeux. Au-delà de la barrière de pierre gravée d’avertissements, il voyait les terrasses successives, les portiques magnifiques, et enfin, le Saint lui-même, silencieux, derrière son voile. Et là, dans le tumulte, il comprit. La présence n’était pas dans le silence absolu, mais au cœur du chaos des hommes. Elle était le pôle autour duquel tout ce bruit, cette vie, cette ferveur désordonnée, gravitait. Le désir qui l’avait tiré tout au long du chemin n’était pas apaisé ; il était exaucé en étant là, simplement. Être un atome de poussière conscient dans cette foule en mouvement vers le Mystère.
Un homme près de lui, les mains levées, criait les mots qu’Éliah connaissait si bien : *Mieux vaut un jour dans tes parvis que mille ailleurs.* Sa voix était rauque, pleine d’une conviction sauvage. Éliah ne cria pas. Il ferma les yeux. Dans l’obscurité, il revit le sentier pierreux, la source, la fauvette à son nid. Il sentit la fatigue de ses membres, la poussière collée à sa peau. Un seul jour ici. Un seul instant de cette conscience aiguë d’être là où son âme devait être. Cela valait en effet toute une vie d’existence pâle et sans direction. Mieux qu’une longue vie passée à se croire chez soi alors qu’on n’est qu’en exil.
Le soleil se couchait quand il ressortit, trouvant à l’extérieur des murs un coin pour s’asseoire avec d’autres pèlerins. Il n’était pas entré dans le Lieu Très Saint. Il n’en avait pas le droit. Mais il était entré dans quelque chose de plus profond : la réalité du psaume. Ce n’était pas un poème. C’était une carte. Une carte tracée sur le parchemin d’un cœur humain, menant, à travers les vallées sèches et les collines ardues, jusqu’à ce seuil.
Il prit un morceau de pain sec de sa besace. Il était dur, mais il le mangea avec gratitude. *Car l’Éternel Dieu est un soleil et un bouclier.* Le soleil avait disparu derrière les collines de Judée, laissant un ciel en feu. Mais la lumière, une autre lumière, restait. Elle ne chauffait pas la peau, elle réchauffait l’intérieur. Et le bouclier n’était pas une armure visible, mais cette certitude nouvellement acquise : peu importaient les épreuves du retour, peu importait la sécheresse à venir. Il avait touché du cœur le centre. Il avait, pour un jour, habité la Maison. Et cette Maison, désormais, l’habiterait.
Il se leva, les genoux un peu raides. Le voyage de retour commencerait demain. Mais il ne marcherait plus de la même manière. Il porterait en lui la source.




