L’aube venait, mais ce n’était pas encore le jour. Une lueur indécise, couleur de cendre humide, se glissait entre les collines de Juda. Sur la terrasse plate de sa maison, Ézra sentait le froid de la pierre traverser la laine de son manteau. Il ne dormait plus, les nuits étaient devenues de longues veilles. Ce matin-là, une étrange pesanteur, douce et insistante, l’avait poussé dehors, vers le silence qui précède tout.
Le ciel, à l’est, était encore un abîme d’encre où scintillaient, implacables, les derniers feux de la nuit. Il les nomma mentalement, comme on salue de vieux compagnons. *Les cieux.* Ce n’était pas une voûte, mais une profondeur, un vertige doux. Et là-haut, bien au-delà de la portée de son souffle, les armées des astres, fixes et errantes, poursuivaient leur ronde silencieuse. Il imagina leur chant, non pas un son, mais une vibration de l’éther, une musique si ancienne qu’elle était le tissu même du temps. *Louez-le, soleil et lune. Louez-le, vous toutes, étoiles lumineuses.* La formule du psaume lui revint, non comme une récitation, mais comme un écho à ce qu’il voyait. Ils louaient, oui. Par leur seule présence, par leur fidélité à surgir, à disparaître, à revenir selon l’ordre reçu au commencement. Leur louange était un silence éclatant.
Puis, l’aube s’affirma. Une bande dorée, pâle, déchira l’horizon. Le soleil n’était pas encore visible, mais son approche fit naître les cieux d’en haut, les nuages qui traînaient comme des lambeaux de laine grise, s’empourprant soudain à leur frange. D’autres cieux, plus proches, les cieux des pluies et des vents. Une brise se leva, justement, venue du désert. Elle n’était pas violente, c’était une haleine qui fit frémir les feuilles des oliviers dans la vallée et glissa sur les joues ridées d’Ézra. *Vents de tempête, qui exécutez sa parole.* Il pensa aux grands orages d’hiver, à la voix de l’Éternel dans le fracas. Aujourd’hui, la parole était un murmure, une caresse. Elle aussi louait.
Le disque de feu émergea enfin, et le monde fut révélé. La vallée s’étira, verte par endroits, ocre ailleurs. Et les bruits commencèrent, non comme une cacophonie, mais comme un chœur qui trouve son entrée l’un après l’autre. D’abord le coq du voisin, cri rauque et triomphant. Puis, de la garrigue, le pépiement des passereaux, une agitation joyeuse et désordonnée. Plus loin, le beuglement traînant d’une vache. *Bêtes et tout le bétail.* Il sourit. Il y avait là une hiérarchie familière, paisible. Les reptiles aussi, sans doute, sortant des pierres pour la chaleur du jour. Les aigles planant déjà sur les courants d’air chaud, yeux perçants fixés sur l’ombre des proies. *Vous, animaux sauvages.* Toute cette vie, disparate, concurrente parfois, était ici unie dans un même instant de création renouvelée. Tous, des plus nobles aux plus craints, chantaient par leur simple existence. Par le souffle qui gonflait leurs poumons, par le sang chaud dans leurs veines, ils racontaient la gloire de Celui qui les avait pensés.
Son regard descendit plus bas, vers les fondations de sa maison, vers la terre. Les hommes allaient bientôt se mettre à l’ouvrage. *Rois de la terre et tous les peuples.* Il pensa à la caravane de marchands aperçue la veille, aux légions romaines cantonnées à Césarée, au vieux pêcheur de Magdala dont on lui avait parlé. Tous, du plus puissant au plus humble, du plus savant au simple d’esprit. *Jeunes hommes et jeunes filles, vieillards et enfants.* Tous étaient conviés. Ce n’était pas une question de sentiment, c’était une question de vérité. Leur vie même était un cantique, qu’ils le sachent ou non. Leur rire d’enfant, le soupir du vieillard, le labeur des mains, l’éclair de l’intelligence, tout cela était une réponse à l’appel premier.
La lumière était maintenant pleine, crue, lavant les couleurs du monde. Elle toucha enfin les profondeurs, celles qu’on ne voyait pas mais qui étaient là. *Monstres marins et tous les abîmes.* Ézra n’avait jamais vu la Grande Mer, mais il en avait entendu le récit. Les eaux salées, tumultueuses, peuplées de formes prodigieuses. Et les abîmes des gorges, ces crevasses où l’ombre ne quittait jamais. Le feu de la foudre, la grêle destructrice, la neige qui étouffe les sons. *Le feu et la grêle, la neige et la brume.* Même ces forces brutales, ces manifestations qui terrifiaient les hommes, obéissaient. Leur puissance même était un hommage, une démonstration de la souveraineté sans faille de Celui qui en avait tracé la limite.
Un dernier coup de vent, plus frais, chargé de l’odeur salée de la mer lointaine et du parfum poussiéreux des genêts, le frappa au visage. Ce n’était plus un seul psaume, c’était l’univers entier qui, à cet instant précis, s’éveillait en une polyphonie immense. Des tréfonds des océans aux étoiles les plus lointaines, en passant par le vol de la cigale et le battement de son propre cœur vieillissant. Tout disait la même chose. Tout répondait « oui » à la question muette de la création.
Et ce « oui » avait un nom. Il montait des profondeurs, il descendait des hauteurs. Il jaillissait de la terre et ruisselait du ciel. Il convergeait, vague après vague, vers un seul point, vers un seul Nom. Le nom ineffable. Le Créateur. Celui qui avait tout appelé du néant, et pour qui tout, absolument tout, existait.
Ézra ne pria pas avec des mots. Il se tenait simplement debout, les mains ouvertes sur la pierre tiède maintenant. Il était un minuscule résonateur dans ce chœur infini. Un atome de poussière conscient de la louange. Et c’était assez. Le soleil avait chassé les ombres de la terrasse. Le jour était venu, chargé de la présence de tout. Il resta encore un long moment, écoutant le silence qui n’était plus du silence, mais la plénitude d’un univers en adoration.




