Le soleil de midi écrasait les pierres blanches de la cour. Agur, fils de Jaké, essuya d’un revers de main la sueur qui lui coulait dans les yeux, laissant une traînée grise sur sa tempe poussiéreuse. L’encre avait séché trop vite sur le parchemin rugueux, formant des caractères anguleux, comme hésitants. Il relut les mots, et un rire rauque, sans joie, lui échappa.
« Paroles d’Agur, fils de Jaké. Prononcement de cet homme à Ithiel, à Ithiel et à Ucal. »
Ithiel, son ami d’enfance, était parti depuis deux lunes vers les montagnes de l’Est, emportant avec lui une certitude de granit sur les choses de Dieu. Ucal, le frère cadet, écoutait d’une oreille distraite, plus préoccupé par le prix de l’huile d’olive au marché. Et lui, Agur, restait là, dans la pénombre de sa pièce aux murs de terre, avec cette fatigue de l’âme qui pesait plus lourd que les sacs de blé.
Il n’était pas un sage de la cour. Il ne siégeait pas parmi les anciens à la porte de la ville. Son savoir, il l’avait usé à force de contempler le ciel nocturne, de suivre des yeux le vol des vautours, d’observer la fourmi infatigable et le lézard fragile sur le mur. Et plus il regardait, moins il comprenait.
Il trempa de nouveau son calame. La vérité qu’il voulait crier, elle était là, nue et terrible dans sa simplicité.
« Je suis le plus stupide des hommes, et je n’ai pas l’intelligence d’un homme. Je n’ai pas appris la sagesse, et je ne connais pas la science des saints. »
Ce n’était pas de la fausse humilité, cette pâte facile qu’on étale pour se faire bien voir. C’était l’amer constat d’un homme qui a vu les prétentions du savoir se briser comme des poteries trop sèches. Qui était monté au ciel ? Personne. Qui avait ramassé le vent dans ses poings ? Personne. Qui avait enveloppé les eaux dans un manteau ? Établi toutes les extrémités de la terre ? Quel est son nom, et quel est le nom de son fils ? Le savoir des scribes, leurs généalogies interminables, leurs disputes sur un iota de la Loi… tout cela lui semblait soudain un château de sable devant l’océan du Mystère.
Un grattement à la porte. Sa femme, Débora, entra avec une coupe d’eau fraîche et une figue mouchetée. Elle posa un regard sur le parchemin, un regard qui ne jugeait pas, mais qui voyait. Elle avait les mains crevassées par le travail, et une paix solide, comme celle des grands arbres près du puits.
« Tu écris ? » demanda-t-elle simplement.
« Je crie », corrigea-t-il, la voix sourde.
Il but une gorgée. La fraîcheur lui parut presque injuste dans un monde si lourd de questions. Il reprit son écriture, poussé par une urgence intérieure. Il fallait prévenir. Mettre en garde contre la suffisance, cette lèpre de l’esprit.
« Éloigne de moi la fausseté et la parole mensongère ; ne me donne ni pauvreté ni richesse… »
Là, sa main s’arrêta. La richesse. Il avait vu des hommes, autrefois pieux, oublier jusqu’au nom de l’Éternel une fois leurs greniers pleins. « Qui est l’Éternel ? » disaient-ils d’un air placide, en regardant leurs vignobles s’étendre. Et la pauvreté… la pauvreté pouvait vous tordre l’âme, vous faire voler un pain et blasphémer contre le jour de votre naissance. Non. Donne-moi seulement le pain de ma ration quotidienne.
Le jour déclinait, teintant la pièce d’un or rougeâtre. Agur sentit son esprit s’aiguiser, se tourner vers le monde concret, ce livre ouvert que peu savaient lire.
« Il y a trois choses qui ne se rassasient jamais, quatre qui ne disent jamais : “C’est assez !” »
Il sourit, presque malgré lui. Les images affluaient, vivantes, ironiques. Le séjour des morts, toujours béant. Le sein stérile, assoiffé de vie. La terre, jamais repue d’eau. Et le feu… le feu qui dévore tout et ne laisse que des cendres avides de nouveaux combustibles.
« Il y a trois choses qui sont au-dessus de ma portée, quatre que je ne puis comprendre… »
Il se leva, marcha jusqu’à l’ouverture qui servait de fenêtre. Le sentier qui montait vers les collines était vide. La voie de l’aigle dans les cieux. Elle était là, pourtant, invisible, tracée par une volonté et une science qui le dépassaient. Le serpent sur le rocher. Comment glissait-il sans bruit, déjouant toutes les prises ? Le navire au cœur de la mer. Une coque de bois, une voile de lin, affrontant l’abîme sans fond. Et la voie de l’homme avec une jeune fille. Ce mystère-là, le plus doux et le plus redoutable, où les corps et les âmes se mêlent pour écrire une histoire que ni l’un ni l’autre ne contrôle vraiment.
Un tumulte s’éleva soudain de la basse-cour. Des cris aigus, des battements d’ailes désespérés. Agur se précipita. Un renard, maigre et rapide comme l’éclair, venait de s’emparer d’une poule et fuyait vers les broussailles. Les autres volailles criaient, affolées. Le renard, lui, ne criait pas. Il avait les yeux fixés sur son but, sa prunelle jaune brillant d’une seule idée : survivre.
Agur revint à sa table, le cœur battant. Le monde était cruel, merveilleux, imprévisible. Il écrivit, fiévreusement, sur les quatre choses petites et sages. La fourmi, prévoyante. Le daman, fragile mais logé dans la forteresse du rocher. La sauterelle, sans roi mais avançant en ordre parfait. Et le lézard qu’on attrape avec les mains, et qui pourtant pénètre dans les palais des rois.
Ce n’était pas un traité. C’était un murmure, une collection d’émerveillements et d’effrois. Il termina par les choses qui font trembler la terre, qu’elle ne peut supporter. L’esclave devenu roi. L’insensé repu de nourriture. La femme odieuse parvenue à la gloire. Et la servante qui hérite de sa maîtresse.
Il posa le calame. Le silence était complet maintenant, troublé seulement par le chant lointain d’un grillon. Sa femme dormait. La lampe à huile baissait, projetant une ombre immense et dansante derrière lui.
Agur n’avait pas résolu les énigmes de l’univers. Il n’avait pas percé le secret du Nom. Mais il avait déposé son fardeau d’incompréhension sur le parchemin. Et dans cet acte même, une paix étrange, rugueuse comme la toile de sac, était descendue sur lui. Il n’était qu’un homme, petit, ignorant, devant l’Infini. Mais cet Infini avait mis sous ses yeux un monde si complexe, si effrayant et si beau, que le contempler était en soi une forme de prière. Il souffla sur l’encre, ferma les yeux. Demain, il irait porter ces mots à Ithiel et à Ucal. Peut-être ne comprendraient-ils pas. Peu importait. Il avait été fidèle au tumulte que le ciel et la terre avaient jeté dans son cœur.




