Bible Sacrée

L’Attente d’Yitshak et le Rameau de Jessé

Le vieux Yitshak se tenait devant sa vigne, la main posée sur un cep noueux. La terre sentait la poussière et le soleil couchant. Depuis soixante ans, il cultivait ce lopin aride au nord de Béthléem, et depuis soixante ans, il attendait. Pas une attente passive, mais une veille tendue, comme celle d’un guetteur scrutant un horizon lointain. Les paroles du prophète Ésaïe, transmises de père en fils, bruissaient dans sa mémoire, plus réelles parfois que le vent qui faisait frémir les oliviers.

« Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton poussera de ses racines. »

Il regarda ses mains, crevassées, terreuses. Jessé, le père du roi David, avait peut-être marché ici. Cette souche-là, celle de la royauté, semblait pourtant bien morte depuis des siècles, réduite à un bois sec sous le poids des empires. Un autre royaume, celui de Rome, pesait maintenant sur le pays, lourd et impersonnel comme les pierres du chemin.

Un soir, alors qu’un ciel d’encre se piquait d’étoiles, Yitshak sentit quelque chose changer. Ce n’était pas un événement, rien que les chroniqueurs auraient noté. C’était dans l’air, une douceur insolite, comme un souffle tiède après une longue gelée. Les querelles habituelles au puits s’apaisaient plus vite, les regards se faisaient moins durs. Une rumeur, d’abord ténue, puis plus insistante, vint de la vallée : à Nazareth, un homme parlait. Pas comme les docteurs de la Loi, mais avec une autorité tranquille qui faisait plier les cœurs, comme le blé sous la brise.

Yitshak ne partit pas tout de suite. L’attente était devenue une compagne, presque une seconde peau. Mais il observa. Il vit Shimon, le forgeron au caractère de silex, revenir d’une de ces rencontres au bord du lac. Le feu dans ses yeux n’était plus celui de la colère, mais d’un étonnement paisible. « Il voit au-delà de l’écorce, vieux, avait murmuré Shimon. Il voit la souche, même sous la cendre. »

Puis ce furent les rêves. Des rêves peuplés d’images étranges et concordantes. Yitshak revoyait la forêt de son enfance, près de la côte. Dans son sommeil, le loup ne faisait plus qu’un avec l’agneau, non pas dans un combat, mais dans une étrange quiétude, le prédateur se couchant près de sa proie, sa puissance devenue simple présence. Le léopard se prélassait auprès du chevreau, et leurs respirations se mêlaient. Un enfant, un tout jeune garçon aux yeux immenses, conduisait ces animaux disparates, sa main minuscule posée sur le museau du lion. Et partout, une connaissance emplissait le monde, silencieuse et profonde comme les eaux primordiales, « comme les eaux qui couvrent la mer ».

Un matin, Yitshak pris sa canne. Il n’allait pas chercher le miracle, ni le signe spectaculaire. Il allait voir, simplement. Il marcha vers le nord, suivant les chemins poussiéreux. Près de Capharnaüm, il s’arrêta à l’orée d’un bois de chênes et de térébinthes. C’est là qu’il le comprit, non par une parole, mais par un spectacle muet.

Sous l’ombre mouvante des feuilles, un homme était assis, entouré d’une poignée de disciples. Sa silhouette n’avait rien d’imposant, mais une droiture tranquille émanait de lui, comme un arbre bien planté. Et autour, dans la clairière, un groupe hétéroclite s’était formé. Yitshak retint son souffle. Un publicain, reconnaissable à son anneau et à l’odeur de l’argent dont il portait la honte comme un manteau, écoutait, le visage défait. À ses côtés, un zélote, le poignard discrètement dissimulé à sa ceinture, croisait les bras, mais son regard n’était plus tourné vers la menace romaine, il était rivé sur l’homme qui parlait. Plus loin, des femmes, dont certaines aux visages marqués par la vie, buvaient ses paroles. Des enfants jouaient tranquillement près d’eux, sans crainte.

L’homme parla de justice, mais pas de la justice qui coupe et qui tranche. Il parla d’une justice qui discerne, qui sent la vérité comme on hume une fleur, qui ne s’appuie pas sur les apparences, mais qui écoute le murmure du cœur brisé. Il parla avec l’esprit de sagesse et d’intelligence, avec l’esprit de conseil et de force. Yitshak ferma les yeux. La vision d’Ésaïe n’était pas une allégorie lointaine. Elle se tissait là, sous ses paupières closes, dans cette clairière. Le loup et l’agneau, c’était cet antagoniste zélote et ce collaborateur publicain, assis sur le même tapis d’herbe, leurs haines désamorcées par une paix plus forte. Le petit enfant qui les conduisait, c’était cette autorité douce, cette vulnérabilité souveraine qui désarmait les forts.

L’homme se leva pour partir. Son regard balaya la clairière et rencontra celui de Yitshak, posté à l’orée des arbres. Dans ce regard, le vieil homme ne vit ni jugement, ni surprise, mais une reconnaissance profonde, comme s’il avait été attendu, lui aussi. Il y vit cette « connaissance de l’Éternel » qui, selon le prophète, remplirait toute la terre. Ce n’était pas un savoir intellectuel, mais une intimité, une présence qui transformait la nature même des relations.

Yitshak ne le suivit pas. Il n’en avait pas besoin. Le rameau avait germé. Il était là, fragile encore, vert tendre sur le vieux bois de la souche de Jessé. Il ne régnait pas avec le sceptre des Césars, mais avec le bâton du berger, rassemblant les brebis perdues. Sa justice n’écrasait pas le faible, elle le redressait. Son souffle n’était pas un ouragan, mais un vent capable d’éteindre les incendies de la haine les plus tenaces.

Le retour vers Béthléem fut lent. La terre était la même, le ciel aussi. Et pourtant, tout était différent. En passant près d’un ravin, Yitshak vit un pâtre et son jeune fils. L’enfant jouait sans peur près du terrier d’une vipère à cornes. Le père veillait, calme. « Plus rien ne fera de mal, plus rien ne détruira », murmura Yitshak, et les mots d’Ésaïe résonnèrent non plus comme une promesse lointaine, mais comme une graine qui venait de fissurer la terre du temps.

Le royaume ne viendrait pas avec fracas. Il pousserait comme le rameau, dans la discrétion de cette Galilée oubliée, portant en lui la loi d’un monde réconcilié, où les ennemis apprenaient à se regarder en frères, et où la plus grande force se révélait dans la douceur d’un regard. Yitshak reprit le travail à sa vigne. Mais désormais, en taillant ses ceps, il cherchait, et parfois croyait voir, la forme délicate d’un nouveau surgeon, plein de sève et d’espérance, prêt à donner un fruit inouï.

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