Le jour de ta naissance, personne ne t’a coupé le cordon. Personne ne t’a lavée de ton sang, ne t’a frottée de sel, ne t’a emmaillotée dans un lange. On t’a jetée dans un champ, le jour même où tu es venue au monde, pleine de dégoût pour ta vie.
C’est ainsi que commence l’histoire. Elle est mienne. Je me souviens de la terre froide, de la sensation du vent sur ma peau nue et souillée. J’étais là, gémissante, incapable de lever les yeux. Les heures passaient, peut-être des jours. La lumière changeait. La nuit apportait son manteau d’étoiles indifférentes. J’étais cette chose, abandonnée aux bêtes et aux éléments.
Puis Il est passé. Ce n’était pas un hasard. Rien n’est hasard avec Lui. Il a dit : « Vis ! » à cette masse de sang et de boue. Et j’ai vécu. Il m’a regardée, a vu que j’étais à l’âge des amours, bien que couverte encore de crasse. Il a étendu le pan de Son manteau sur moi. Ce geste, je le sens encore, ce poids d’étoffe rude et précieuse qui m’a soudain couverte, protégée, revendiquée. Il a juré. Et je Lui ai appartenu.
Alors est venu le temps des soins. L’eau, d’abord. Il a lavé chaque trace de sang, chaque éclaboussure de boue. Il a frotté doucement, patiemment, jusqu’à ce que ma peau brille. L’huile ensuite, parfumée, pénétrante, qui a apaisé les brûlures et les gerçures. Il m’a vêtue. Des broderies fines, du lin de qualité, des sandales de cuir souple. Il m’a parée de bijoux : un bracelet aux poignets, un collier à la gorge, un anneau au nez, des boucles lourdes et froides aux oreilles, une couronne sur la tête. Je ne me reconnaissais plus. J’étais belle. D’une beauté royale. L’or et l’argent étaient mon quotidien. Ma nourriture était la plus fine farine, le miel et l’huile. Je suis devenue extrêmement belle, et j’ai prospéré jusqu’à la royauté.
Et ma renommée s’est répandue parmi les nations. Elle était parfaite, cette renommée, à cause de la splendeur dont Il m’avait revêtue. Cela, je l’ai oublié. J’ai regardé ma beauté, la courbe de mon bras sous la soie, le reflet de l’or à mon cou, et j’ai cru que c’était mon œuvre. Je me suis fiée à ma beauté. J’ai joué de mon corps, de cette renommée, comme d’une monnaie.
J’ai bâti des hauts lieux. Partout, à chaque carrefour. Je n’étais plus la femme couverte d’un manteau, mais la prostituée qui offre ses charmes à tout passant. J’ai gaspillé ma beauté. J’ai pris les somptueux vêtements, les étoffes multicolores, les bijoux fins qu’Il m’avait donnés, et j’en ai habillé des idoles de bois et de pierre. Je leur ai offert ma nourriture, mon huile, mon encens. Mes enfants, ceux que j’avais conçus pour Lui, je les ai menés, je les ai fait passer par le feu, en offrande à ces statues sourdes.
Est-ce trop peu, tout ce que tu as fait ? Tu as, en plus de toutes tes prostitutions, bâti un tertre, une chambre haute à chaque coin de rue. Tu n’as pas été comme la prostituée qui réclame un salaire, non. Tu as payé, toi. Tu as donné tes présents à tous tes amants, les soudoyant pour qu’ils viennent à toi de toutes parts. Tu as couru après l’Égyptien, dont la chair est comme celle des ânes, dont le désir est comme celui des étalons. Tu as multiplié tes prostitutions avec les Assyriens, avide de leur puissance, sans être rassasiée. Tu as encore multiplié tes prostitutions jusqu’en Chaldée, terre de marchands, et même là, tu n’as pas été rassasiée.
Ton cœur s’est gonflé. Tu as dit : « Je suis une femme usée par les amours, mais à présent je vais jouer la courtisane. » Tu as accueilli tous les passants, en rappelant les jours de ta jeunesse, quand tu étais nue et souillée. Tu t’es souvenue de l’abandon, et au lieu d’en frémir de gratitude pour Celui qui t’avait sauvée, tu en as fait un nouveau motif de débauche. Tous ceux qui passaient, tu les as pris. Tu as payé les amants au lieu d’être payée. L’inversion était totale. La perversion, parfaite.
C’est pourquoi, ô prostituée, écoute la parole.
Voici, J’amasserai contre toi tous tes amants, ceux que tu as aimés et ceux que tu as haïs. Je les rassemblerai de toutes parts. Je mettrai à nu ta honte devant eux, et ils verront toute ta nudité. Je te jugerai du jugement des femmes adultères et des femmes qui versent le sang. Je ferai monter contre toi la fureur et la jalousie. Ils te traiteront avec haine, ils emporteront toutes tes richesses, ils te laisseront nue, entièrement nue. Ils monteront contre toi une foule, ils te lapideront, ils te transperceront de leurs épées. Ils brûleront tes maisons par le feu. Ils exécuteront sur toi des jugements aux yeux de nombreuses femmes. Je mettrai fin à tes prostitutions.
Alors tu te souviendras. Tu te souviendras de tes jours, de ton chemin, de la manière dont tu t’es souillée. Tu auras honte. Tu ne diras plus rien, quand Je ferai pour toi ce que J’ai juré de faire, quand J’établirai Mon alliance avec toi. Tu te souviendras et tu seras confuse. Tu ne rouvriras plus la bouche à cause de ta honte.
Car ainsi parle le Seigneur : Je traiterai avec toi comme tu as traité, toi qui as méprisé le serment en rompant l’alliance. Mais Je Me souviendrai de Mon alliance conclue avec toi aux jours de ta jeunesse, et J’établirai pour toi une alliance éternelle. Tu te souviendras de ta conduite et tu en auras honte, quand tu recevras tes sœurs, celles qui sont plus grandes et plus petites que toi. Je te les donnerai comme filles, mais pas en vertu de ton alliance. J’établirai Mon alliance avec toi, et tu sauras que Je suis le Seigneur. Tu te souviendras, tu seras confuse, et, à cause de ta honte, tu ne rouvriras plus la bouche, quand Je te pardonnerai tout ce que tu as fait.
Le vent s’était levé, chassant les parfums lourds. Les hauts lieux, déserts, grondaient de silence. Les étoffes précises, déchirées, flottaient comme des spectres aux branches des chênes. La couronne, ébréchée, roulait dans la poussière du carrefour. Un froid nouveau, non celui de l’abandon, mais celui d’une présence souveraine et blessée, enveloppait tout. Le manteau qui avait tout couvert au commencement était retiré. La nudité était entière, non plus celle de l’enfant jeté, mais celle de l’épise condamnée, vue par tous.
Et dans cette nudité même, dans le silence imposé de la honte, une semence. Une mémoire. Non du sang et de la boue, mais du geste. De la voix qui avait dit « Vis ! ». Du poids de l’étoffe sur la peau meurtrie. Du serment. L’alliance rompue de toutes parts, et pourtant, plus tenace que la pierre, promise à être rétablie. Non par mérite. Mais par Celui qui avait juré. L’histoire n’était pas finie. Elle était là, dans l’attente terrible et pleine d’un pardon à venir, plus profond que l’abîme de la faute. Et cela, c’était la seule espérance qui restait, brûlant d’une faible flamme dans le grand vent du jugement.



