Bible Sacrée

Le Massacre de Mizpa

La chaleur de l’après-midi s’appesantissait sur Mizpa, une chaleur lourde, chargée de poussière et de présages. Dans l’ombre maigre de sa demeure, Guedalia, fils d’Ahikam, sentait le poids du gouvernement que Nabuchodonosor lui avait confié. Gouverner les misérables restes de Juda était une tâche ingrate, comme porter de l’eau dans un panier percé. Il essuya la sueur de son front d’un geste las. Autour de lui, quelques hommes vaquaient à des tâches silencieuses. La ville elle-même semblait retenir son souffle.

Ismaël, fils de Nethania, fils d’Elishama, de sang royal, avançait sur le chemin pierreux menant à Mizpa. Dix hommes l’accompagnaient, leurs pas sourds, leurs visages fermés. Une colère froide couvait en lui, une colère ancienne, nourrie par la ruine de sa lignée et par cette paix honteuse que Guedalia pactisait avec le Chaldéen. Cette paix était une trahison. Il avait rencontré secrètement Baalis, le roi des Ammonites, de l’autre côté du Jourdain. Des paroles avaient été échangées, des promesses murmurées. Le glaive à sa ceinture semblait plus lourd, non du poids du métal, mais de celui du dessein.

Il fut reçu avec une cordialité simple. Guedalia était un homme droit, peut-être trop droit pour soupçonner la noirceur qui voyageait sous de faux sourires. « Tu viens en paix, Ismaël ? » avait-il demandé, les mains ouvertes. « En paix », avait répondu l’autre, la bouche un peu trop tendue. Un repas fut préparé, du pain, des olives, un peu de fromage. Ils s’assirent dans la cour, sous un ciel implacablement bleu. La conversation était forcée, tournant autour des récoltes, des puits, de la sécurité précaire des routes.

Ismaël mangeait peu. Son regard parcourait l’assemblée : les hommes de Guedalia, détendus, confiants ; les siens, raides comme des pieux. Le moment vint, absurde dans sa brutalité. Un signal infime, un regard. Comme un seul homme, les dix se levèrent, et leurs glaives jaillirent. Le métal mordit la chair avec un bruit mou, effroyable. Guedalia n’eut pas le temps de crier. Il tomba en avant, dans les plats de terre cuite, son sang se mêlant à l’huile d’olive. Ce ne fut pas un combat, ce fut une boucherie soudaine, silencieuse à part le halètement des assassins et le choc des corps sur le sol de terre battue. Les hommes de confiance de Guedalia, ceux qui partageaient son pain, furent transpercés l’un après l’autre, sans pitié. La cour, lieu de modeste hospitalité, devint une abattoir.

Le silence retomba, plus lourd que la chaleur. L’odeur du sang et de la poussière humide emplissait l’air. Ismaël regarda son œuvre, les yeux brillants d’une fièvre sombre. Cela ne suffisait pas. La nouvelle devait être étouffée, la terreur devait être complète.

Les nouvelles arrivèrent au jour suivant, portées par quatre-vingts hommes au visage couturé de chagrin. Ils venaient du nord, de Sichem, de Silo et de Samarie. Leurs barbes étaient rasées, leurs vêtements déchirés, des offrandes de farine et d’encens à la main. Ils marchaient vers la maison de l’Éternel, ce qui en restait, le cœur en lambeaux, pour déposer leur deuil et leur désolation devant le lieu très saint. Ils ignoraient tout de la tuerie.

Ismaël sortit à leur rencontre, jouant la comédie de l’affliction. « Entrez, leur dit-il d’une voix faussement lourde. Entrez vers Guedalia. » Ils le suivirent, crédules, l’esprit plein de leur propre douleur. Il les conduisit au milieu de la ville, près des grandes citernes creusées par Asa, le roi d’autrefois, pour parer aux sièges. L’eau y était basse, verdâtre, miroitante sous le soleil.

Et ce fut là, au bord de cette eau morte, qu’il ordonna le massacre. Ses hommes se jetèrent sur les pèlerins désarmés. Ce fut plus sauvage encore que la veille. Les cris, cette fois, déchirèrent l’air, des cris d’horreur et d’incompréhension pure. Soixante-dix corps tombèrent dans la poussière, leur sang abreuvant la terre sèche. Dix hommes réussirent à s’échapper, terrifiés, survivants hagards d’une sainteté profanée. « Laissez-nous la vie, supplièrent-ils, nous avons des réserves cachées dans les champs : du blé, de l’orge, de l’huile, du miel. » Ismaël les épargna, non par pitié, mais par cupidité. Leurs biens ajouteraient à son butin.

Alors commença la sinistre procession de la déportation. Ismaël rassembla tout le reste du peuple qui était à Mizpa – les filles du roi, ces princesses déchues que Nebuzaradan avait confiées à Guedalia, et tout le petit peuple qui avait cru en la paix – et il s’apprêta à les mener captifs au-delà du Jourdain, vers Ammon. C’était son plan : livrer ce qui restait de Juda à Baalis, en gage d’alliance et de pouvoir.

Mais la nouvelle, fusant comme une traînée de poudre dans ce pays ravagé, atteignit les oreilles de Yohanan, fils de Karéach, et des autres chefs des forces qui erraient encore dans le pays. Une fureur juste les embrasa. Ils prirent leurs hommes, des soldats aguerris par la guérilla et le désespoir, et se lancèrent à la poursuite du meurtrier.

Ils le rattrapèrent près des grandes eaux de Gabaon. La scène dut être surréaliste : deux groupes armés se faisant face, et entre eux, une foule hébétée de captifs, des femmes pleurant, des enfants terrorisés. À la vue de Yohanan et de ses hommes, le cœur du peuple captif se mit à battre d’un fol espoir. Un mouvement de foule se produisit, incontrôlable. Ils se détachèrent d’Ismaël, courant en désordre vers leurs libérateurs.

Ismaël comprit que son butin lui échappait. La rage le submergea. Avec les huit hommes qui lui restaient fidèles, il tourna bride et s’enfuit, non vers Ammon, mais dans une autre direction, échappant au châtiment immédiat, laissant derrière lui le chaos et les morts.

Yohanan et les chefs recueillirent le peuple, ce peuple meurtri deux fois – par l’épée babylonienne et par la trahison d’un des siens. Ils les ramenèrent, non à Mizpa, souillée à jamais, mais vers un lieu nommé Géruth-Kimham, près de Bethléhem. Une halte précaire. Ils étaient là, debout sur la terre de leurs pères, regardant vers un avenir plus sombre encore que le passé. Le meurtre de Guedalia, cet homme de paix, avait scellé leur destin. Plus aucune lueur de grâce ne semblait possible. Ils n’étaient plus que des ombres errantes, et le grésillement des criquets dans les herbes sèches était comme la voix même du désert, avalant leurs espoirs et leurs lamentations.

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