La pierre était froide sous ses pieds nus. Josué sentait chaque rainure du dallage, chaque éclat de marbre usé par les générations de prêtres qui l’avaient précédé. Mais aujourd’hui, ce n’était pas le froid du sanctuaire qui le faisait frissonner. C’était la toile de sac, rêche, imprégnée de la poussière du retour, collée à sa peau par une sueur non pas d’effort, mais d’angoisse. Elle lui mangeait les épaules. Et sur cette bure misérable, la crasse. Pas seulement la poussière du chemin, non. Une saleté plus profonde, plus tenace, comme une huile noire qui aurait imprégné la fibre même du tissu. La crasse de l’exil. La suie des années passées loin des parfums de l’autel, à respirer la fumée des idoles étrangères. La honte d’un sacerdoce interrompu, d’une lignée qui avait failli.
Il se tenait debout, pourtant. Au milieu de la cour des prêtres, dans ce Temple qui n’était encore qu’un squelette de pierres dressées vers un ciel indifférent. Les murs à peine plus hauts qu’un homme, l’autel en chantier, tout criait l’inachevé, le provisoire. Et lui, au centre de cette ruine promise, était la parfaite image de cette contradiction : un grand prêtre en haillons, les mains vides, sans offrande, sans victime. Un pontife sans sanctuaire.
C’est alors que la lumière changea. Ce ne fut pas un éclair, pas un rayon spectaculaire. Plutôt un durcissement de l’air, un glissement de la réalité du côté du rêve éveillé. Les ombres des ouvriers sur les échafaudages ne bougèrent plus. Le bruit des ciseaux sur la pierre s’éteignit. Un silence absolu, lourd, s’abattit, et dans ce silence, une Présence se mit à croître. Josué ne voyait rien d’autre que le chantier inachevé, mais il *sentait* l’assemblée. Il n’était plus seul. Des regards pesaient sur lui, innombrables, impersonnels. Et un regard, surtout. Brûlant.
L’Accusateur était là. Josué ne le vit pas apparaître ; il sut simplement qu’il se tenait à sa droite, la place du procureur dans un tribunal. Il ne pouvait en distinguer la forme, seulement percevoir une concentration de malice froide, une intelligence acérée occupée à énumérer, à cataloguer, à étiqueter chaque tache sur la bure souillée. Les paroles ne furent pas prononcées, et pourtant elles résonnèrent, claires et implacables, dans le tribunal de l’invisible : « Regardez-le. Le grand prêtre. Fils de Yehotsadak, de la lignée d’Aaron lui-même. Voyez ses vêtements. Voyez cette souillure. Il porte sur lui la compromission de tout un peuple. Il a enseigné, là-bas, à Babylone ? Il a présidé des sacrifices dans la maison de l’Éternel ? Non. Il a survécu. Il s’est accommodé. Et maintenant, il ose se tenir dans ce lieu saint ? Il est indigne. Son sacerdoce est une insulte. Que la sentence tombe. »
La honte de Josué devint un poids physique. Il courba les épaules, souhaita que le dallage s’ouvre. Chaque accusation était vraie. Chaque tache était méritée. Il était l’homme de la tache, le pontife des cendres.
Alors, l’autre voix parla. Une voix qui ne venait pas de droite ou de gauche, mais de partout et nulle part, une voix qui semblait être le son même que faisait la lumière en frappant la pierre.
« L’Éternel te réprimande, Satan ! L’Éternel, qui a choisi Jérusalem, te réprimande ! Celui-ci n’est-il pas un tison arraché au feu ? »
Les paroles coupèrent le filet venimeux de l’accusation comme une lame. *Un tison arraché au feu.* L’image frappa Josué. Il ne se voyait plus comme un prêtre souillé, mais comme un bout de bois à demi calciné, noirci, fumant, que quelqu’un avait attrapé in extremis dans l’incendie dévorant de l’exil. Il n’était pas sauvé pour sa beauté, pour sa pureté. Il était sauvé… parce qu’on l’avait saisi au vol. Malgré la suie.
Et les choses commencèrent à bouger avec une rapidité qui le laissa stupéfait. Les êtres qui se tenaient là, qu’il percevait à peine comme des mouvements dans la lumière, reçurent un ordre qu’il n’entendit pas. L’un d’eux s’approcha. Josué sentit des doigts sur son cou, agiles, fermes, qui dénouèrent l’attache rugueuse de son vêtement de sac. La bure tomba à ses pieds avec un bruit mou. Il frissonna, nu et vulnérable, devant la cour céleste, la peau couverte de la grisaille de la cendre et de la sueur séchée.
Mais ce ne fut pas pour l’exposer. Une autre présence, différente, se materialisa, portant un tissu d’une blancheur qui faisait mal aux yeux. Une blancheur qui n’était pas de ce monde, une blancheur de neige sur les hauteurs de l’Hermon, de lait frais, de lumière pure. On le revêtit. D’abord la tunique de lin fin, douce et fraîche contre sa peau. Puis la robe longue, tissée d’un seul tenant, dont le blanc irradiait une paix tangible. Ensuite, l’éphod, avec ses fils d’or et d’azur, de pourpre et d’écarlate, retrouvant ses couleurs oubliées, éclatantes sur le fond immaculé. Chaque pièce était ajustée avec une précision tendre, comme une mère habille son enfant pour un jour de fête. Enfin, on lui posa sur la tête la tiare de lin, et sur la tiare, le diadème d’or : « Saint pour l’Éternel ».
Il ne bougeait pas. Il retenait son souffle. Le poids de la dignité retrouvée était aussi enivrant que la honte avait été écrasante. Il était vêtu. Non pas de ses propres vêtements retrouvés au fond d’un coffre, mais de vêtements neufs, donnés, *accordés*.
La voix centrale, la voix de l’Ange de l’Éternel, se fit entendre de nouveau, s’adressant cette fois directement à lui, à Josué, le tison sauvé des flammes.
« Si tu marches dans mes voies, si tu gardes mon ordonnance, alors tu dirigeras ma maison, tu garderas mes parvis, et je te donnerai libre accès parmi ceux qui se tiennent ici. »
Les paroles n’étaient pas une promesse vague. C’était un pacte. Une condition, puis une charge : diriger, garder. Et en récompense, un accès. Rester parmi *ceux qui se tiennent ici*. Parmi cette assemblée de présence qu’il sentait à peine. Il n’était plus l’accusé, il devenait l’intendant.
Puis l’Ange parla plus bas, comme pour lui seul, pour ceux qui avaient des oreilles pour entendre au-delà du symbole.
« Écoute donc, Josué, grand prêtre, toi et tes compagnons qui siègent devant toi – car ces hommes sont un signe. Voici, je vais faire venir mon serviteur, le GERME. »
Le mot tomba dans son esprit comme une graine dans une terre labourée. *Le Germe*. Ce n’était pas un nom, c’était une force. La force qui sommeille dans ce qui est mort, dans ce qui est coupé, et qui un jour, contre toute attente, perce la terre durcie. La souche d’Isaï, l’arbre royal abattu… d’où un rejeton surgirait.
« Sur une seule pierre, reprit la voix, une pierre unique, il y a sept yeux. Voici, moi, je graverai son inscription – oracle de l’Éternel des armées – et j’enlèverai la faute de ce pays, en un seul jour. »
La pierre. L’autel ? La pierre de fondation ? Josué ne comprenait pas tout, mais il voyait. Il voyait une pierre, une seule, qui portait sept regards, une perception parfaite, complète. Et sur cette pierre vue de tous, une gravure. Une inscription. Son nom ? Le nom du Germe ? Et cette action, soudaine, définitive : *enlever la faute de ce pays, en un seul jour.* Non par des sacrifices répétés, non par le sang des taureaux et des boucs, mais par un acte unique, gravé dans la pierre et dans le temps.
La vision se dissipa comme elle était venue. Non par une disparition brutale, mais par un relâchement. Les bruits du chantier revinrent : le choc des maillets, les appels des ouvriers. La lumière redevint la lumière commune d’un après-midi en Judée. Josieu cligna des yeux. Il était toujours dans la cour. Mais ses pieds ne sentaient plus le froid hostile de la pierre. Ils reposaient sur le dallage, fermement.
Et il était vêtu de blanc. D’un blanc éclatant, irréel, qui attira les regards ébahis des prêtres qui commençaient à affluer pour l’office de l’après-midi. Ils s’arrêtèrent, muets, le contemplant. Il n’y avait plus de trace de la bure crasseuse. Plus de trace de la cendre.
Josué porta une main à sa poitrine, sentit le lin fin sous ses doigts. Il respira profondément. L’air sentait la poussière de pierre et le bois de cèdre fraîchement scié. Mais il sentait aussi, lui semblait-il, un faible parfum de myrte, comme un souvenir ténu de la vision.
Il se redressa. La charge était là, réelle : marcher dans les voies, garder l’ordonnance, diriger cette maison en construction. Mais le poids n’était plus le même. Ce n’était plus le fardeau écrasant de la culpabilité à porter. C’était le poids, solennel et joyeux, d’un vêtement de fête. Et au fond de son être, une certitude nouvelle, fragile et forte comme un germe : un jour, sur une pierre unique, tout serait accompli. En un seul jour.
Il tourna les talons et se dirigea vers l’autel inachevé, pour la première prière de l’après-midi. Ses pas, sur les dalles, étaient fermes. Il avait un Temple à bâtir.




