La chaleur de l’été pesait sur Samarie comme un lourd manteau de laine. L’air était immobile, chargé de l’odeur de la poussière et des herbes grillées par un soleil sans pitié. Dans les ruelles en pente, entre les maisons de pierre aux toits plats, la vie s’écoulait avec une lenteur inhabituelle. La sécheresse, cette année-là, avait été mauvaise. Les citernes basses laissaient voir leur fond de vase, et le prix du grain au marché faisait chuchoter les femmes avec angoisse.
Éliakim, lui, ne regardait pas les sacs de blé. Il fixait les montagnes, ces collines arrondies qui entouraient la ville comme les remparts d’une forteresse naturelle. Assis sur un mur bas, à l’ombre maigre d’un figuier, il écoutait le silence. Ce n’était pas un silence paisible, mais un silence tendu, prêt à se rompre. Depuis trois nuits, ses rêves étaient peuplés de fragments d’images brutales : un lion rugissant dans un fourré, un piège d’oiseleur se refermant dans un claquement sec, une trompette au son rauque et effrayant qui résonnait dans une ville endormie. À son réveil, une seule phrase tournait dans son crâne, insistante, lourde de sens : « Le Seigneur Dieu a parlé : qui ne prophétiserait pas ? »
Il descendit vers le centre de la ville. Le contraste était saisissant. Ici, près des grandes maisons de notables, la sécheresse semblait un lointain souvenir. Des servantes allaient et venaient avec des jarres d’eau encore fraîche. Des rires fusèrent d’une cour intérieure, où l’on devinait le bruit léger d’un festin préparé. Éliakim serra les mâchoires. Il connaissait ces maisons. Il avait vu les lits d’ivoire, les étoffes fines importées de Damas, les amphores de vin de Grèce. Il savait que l’opulence de quelques-uns était bâtie sur l’injustice, sur des champs confisqués aux petits paysans, sur des juges achetés au marché comme des melons.
Soudain, un grondement lointain roula dans le ciel. Des têtes se levèrent, inquiètes. Pas une goutte ne tomba. Ce n’était qu’un orage qui passait au loin, sur les montagnes de l’Éphraïm. Un homme riche, vêtu d’une tunique de lin blanc, sortit sur le perron de sa demeure et rit d’un air rassurant en regardant le ciel innocent.
« Tu vois, cria-t-il à un voisin, le Lion d’Israël ne rugit pas contre sa propre cité ! Nous sommes prospères, Il nous bénit ! »
Ces mots frappèrent Éliakim comme un coup de pierre. *Le Lion*. Le mot de son rêve. Une conviction froide et terrible l’envahit. Ce n’était pas un hasard. Il repensa aux paroles anciennes, à la Loi. Deux hommes marchent-ils ensemble sans s’être accordés ? Un lion rugit-il dans la forêt sans avoir une proie ? Tombe-t-il un malheur dans une ville sans que le Seigneur en soit l’auteur ? Les questions n’étaient pas rhétoriques. Elles étaient le mécanisme implacable de la réalité divine. Chaque effet avait sa cause. La prospérité insolente de Samarie, son injustice criante, son oubli de l’Alliance… cela ne pouvait rester sans conséquence. La bénédiction s’était retirée, ne laissant place qu’à une paix factice, précaire, comme le calme qui précède la tempête.
Il se mit à marcher, poussé par une force intérieure qu’il ne contrôlait plus. Ses pas le conduisirent non pas au palais, mais vers la porte de la ville, là où se tenait le prophète venu de Tekoa, Amos. L’homme était assis sur une pierre, usé par le voyage et la ferveur. Ses vêtements sentaient le mouton et la campagne. Autour de lui, un petit groupe d’indigents, de laboureurs ruinés, écoutaient, les yeux brillants d’une sombre reconnaissance.
Amos parlait d’une voix rauque, sans emphase, comme on constate un fait.
« …Ils ne savent pas faire ce qui est droit, eux qui entassent dans leurs palais violence et rapine. C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : Un ennemi enveloppera le pays ; il arrachera de tes mains ta force, et tes palais seront pillés. »
Un murmure parcourut l’assistance. Éliakim se fraya un chemin et se tint devant le prophète. Leurs regards se croisèrent. Dans les yeux d’Amos, il ne lut aucune folie, mais une lucidité accablante, comme celle d’un berger qui voit venir l’ouragan et sait qu’il ne peut rien pour son troupeau dispersé.
« Le lion a rugi, dit simplement Éliakim. Qui ne craindrait ? Le Seigneur Dieu a parlé. Qui ne prophétiserait pas ? »
Amos inclina légèrement la tête, comme si ces paroles étaient l’écho attendu de son propre message. Il ne sourit pas. Sa gravité s’épaissit.
« Va, dit-il. Parle à ceux qui habitent ces repaires de luxure et d’orgueil. Dis-leur : “Convoquez les témoins sur les montagnes de Samarie ! Qu’ils voient le grand tumulte en son sein, qu’ils constatent les oppressions au cœur d’elle !” Car ils ne connaissent plus la droiture, ils amassent dans leurs forteresses le fruit de leurs violences et de leurs extorsions. »
La journée déclina. Éliakim erra dans la ville devenue étrangère. Chaque rire lui semblait obscène, chaque démonstration de richesse, un défi insensé. Il voyait maintenant les fissures dans les murs bien peints, l’anxiété cachée sous les parures, la peur qui filtrait dans les regards furtifs. La parole qu’il portait était comme un feu dans ses os, un piège qui s’était refermé sur lui. Il n’était pas devenu prophète par choix. Il l’était devenu parce que la vérité l’avait saisi, comme l’oiseau est saisi par le piège, comme la cité est saisie par la trompette d’alarme. Le lien était indéniable, la causalité, divine.
Ce soir-là, alors que les premières étoiles perçaient le velours du ciel, il monta sur une petite place. Sa voix, d’abord hésitante, s’affermit dans l’air tranquille.
« Écoutez cette parole que l’Éternel prononce contre vous, enfants d’Israël ! »
Quelques passants s’arrêtèrent, intrigués, moqueurs.
« Un lion rugit-il sans proie ? Un lionceau fait-il entendre sa voix du fond de son repaire, sans avoir rien pris ? Une trompette sonne-t-elle dans une ville sans que le peuple ne tremble ? Un malheur arrive-t-il à une cité sans que l’Éternel en soit l’auteur ? »
Il faisait face aux grandes maisons, ses mots claquant comme un fouet.
« Car le Seigneur, l’Éternel, ne fait rien sans révéler son secret à ses serviteurs les prophètes. Le lion a rugi : qui ne craindrait ? Le Seigneur Dieu a parlé : qui ne prophétiserait pas ? »
Des fenêtres se fermèrent avec brusquerie. On lui jeta une pierre qui passa à côté de sa tête. Mais dans l’ombre des portes, quelques silhouettes restèrent immobiles, à écouter. Elles comprenaient. Elles savaient que les festins d’ivoire étaient posés sur un abîme, que les vêtements de prix étaient des linceuls. La cause était connue. L’effet viendrait. C’était la logique même de Dieu.
Et Éliakim, la gorge serrée par une tristesse immense, continua de parler dans la nuit qui tombait, prophétisant non par plaisir, mais parce qu’il ne pouvait plus faire autrement. Le piège s’était refermé. La trompette avait sonné.




