La chaleur de Césarée était lourde, poisseuse, portée par le vent du large qui s’engouffrait dans les rues blanches et remontait vers le palais du gouverneur. Une chaleur de fin d’été, qui alourdissait les étoffes des légionnaires et faisait miroiter les dalles de marbre. Dans une pièce aux murs épais, Paul attendait. Les chaînes à ses poignets n’étaient pas lourdes, mais leur froideur métallique contrastait sans cesse avec la moiteur de l’air. Il regardait par l’étroite ouverture la ligne bleue et implacable de la mer. Deux ans déjà. Deux ans dans cette attente qui n’en finissait pas, entre quatre murs, sous la garde alternante de soldats romains qui parlaient peu et le regardaient souvent avec une curiosité distante.
C’était pourtant un autre jour, celui du premier interrogatoire, qui lui revenait en mémoire avec la netteté d’une cicatrice. Il revoyait la salle d’audience, bien plus vaste que sa cellule. Félix, le gouverneur, siégeait avec une nonchalance étudiée. Un homme aux traits fins, mais aux yeux cernés d’une lassitude cynique. À ses côtés, Drusille, jeune et belle, observait la scène avec un intérêt de spectatrice. L’air sentait la cire chaude, la poussière et un vague parfum d’huile dont se frictionnaient les officiers.
Les accusateurs étaient arrivés en groupe, précédés par Tertulle, l’orateur. Un homme habitué à plaire, à trouver les formules qui flattaient l’oreille du pouvoir. Paul se souvenait de chaque inflexion de sa voix, huileuse et précise.
« Très excellent Félix, tu nous accordes une paix profonde, et grâce à ta prévoyance, des réformes salutaires sont intervenues pour ce peuple… »
Des paroles. Des mots vides, pensait Paul, une entrée en matière pour capter la bienveillance. Puis étaient venues les accusations, enveloppées dans le même langage soigné : un fauteur de troubles, un agitateur, un meneur de la secte des Nazoréens, un profanateur du Temple. Des charges graves, habilement présentées pour toucher un administrateur romain soucieux de l’ordre. « Nous l’avons saisi, et nous aurions pu le juger selon notre Loi… mais le tribun Lysias est intervenu avec violence… » Une torsion des faits, un récit arrangé. Paul avait écouté, les mains jointes, le cœur calme mais l’esprit alerte. Il sentait le regard de Félix peser sur lui, un regard qui cherchait moins la vérité que le moyen de manœuvrer.
Puis ce fut son tour. Il s’était levé, le bruit léger de ses chaînes avait fait cesser les murmures. Il n’avait pas la voix fleurie de Tertulle. La sienne était usée par les voyages, les nuits à la belle étoile, les discussions sans fin dans les synagogues et les maisons. Elle portait, cependant, une assurance tranquille.
« Je sais que depuis de nombreuses années tu es juge de cette nation. C’est donc avec confiance que je prends la parole pour me défendre. »
Il avait parlé simplement. Oui, il était à Jérusalem depuis peu de jours, pour adorer. Non, il ne s’était disputé avec personne, n’avait ameuté aucune foule. Ils ne pouvaient prouver aucune de leurs accusations. Mais là où sa défense avait pris un tour différent, c’était quand il avait touché au fond des choses.
« Je te l’avoue bien : je sers le Dieu de mes pères selon la Voie qu’ils appellent une secte. Je crois tout ce qui est écrit dans la Loi et les Prophètes, et j’ai en Dieu l’espérance, comme eux-mêmes l’ont aussi, qu’il y aura une résurrection des justes et des injustes. »
Il avait vu une lueur d’intérêt, peut-être d’agacement, passer dans les yeux de Félix. Le gouverneur connaissait les disputes des Juifs. La résurrection… un sujet obscur, qui divisait les Pharisiens et les Sadducéens. Paul, habilement, avait semé un doute. Son crime n’était pas civil, mais religieux. Une question de doctrine juive. Rien qui ne menaçât vraiment l’Empire.
« C’est pour cela, continua-t-il, que je m’efforce d’avoir constamment une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes. »
Le silence qui suivit fut troublant. Tertulle et les autres semblaient déconcertés par cette défense qui n’était pas une simple négation, mais une affirmation. Paul n’esquivait pas. Il nommait la chose. La Voie. L’espérance. La résurrection. Des mots qui, dans cette salle de marbre romain, résonnaient étrangement.
Félix avait ajourné l’audience. « Quand le tribun Lysias sera descendu, je déciderai de votre affaire. » Une échappatoire commode. Puis il avait donné l’ordre de garder Paul sous surveillance légère, sans entraver la liberté de ses amis pour le servir. La sentence était un non-lieu déguisé en attente. Une attente qui s’était étirée en semaines, puis en mois.
Des jours monotones avaient suivi. Mais Félix, parfois, le faisait venir. Avec Drusille, qui était juive, il l’écoutait discourir. Ces entretiens privés avaient une saveur particulière. Paul se tenait dans la pièce fraîche du palais, face au couple puissant. Il ne parlait plus de droit romain ou d’accusations. Il parlait de la foi en Jésus-Christ. Et il ne le faisait pas en termes doux.
Un après-midi particulièrement étouffant, Félix l’avait fait chercher. Le gouverneur était nerveux, tourmentant un rouleau de papyrus entre ses doigts. Drusille, à ses côtés, fixait Paul avec une intensité où se mêlaient la curiosité et une certaine appréhension.
« Parle-nous encore de cette foi », avait dit Félix, d’une voix qu’il voulait détachée.
Paul avait pris une profonde inspiration. Il sentait le poids de l’heure. Il ne s’agissait plus de plaider sa cause, mais de témoigner. Il parla de la justice. Pas de celle des tribunaux, mais de celle qui vient de Dieu. Il parla de la maîtrise de soi, si absente dans ce palais où tout n’était que désir et pouvoir immédiat. Et il parla du jugement à venir. Sa voix, sans s’élever, prit une gravité qui glaça l’air climatisé par les courants d’eau fraîche circulant sous le sol.
« Une justice, une maîtrise de soi, et un jugement à venir. »
Félix, peu à peu, avait pâli. Son cynisme habituel se craquelait. Drusille se raidissait sur son siège. Paul vit dans leurs yeux non de la colère, mais de la crainte. La crainte réelle de gens confrontés à une vérité qui dépassait leurs petites manœuvres et leurs intrigues. Félix l’interrompit brusquement, d’une voix qui se voulait ferme mais qui tremblait légèrement.
« Pour le moment, retire-toi. Quand j’aurai du loisir, je te rappellerai. »
Le « loisir » ne vint jamais. Du moins, pas pour entendre la suite. Félix le fit appeler souvent, espérant secrètement, laissait entendre l’intendant, qu’une somme d’argent lui serait offerte pour sa libération. Paul resta silencieux sur ce point. Il n’avait pas d’argent à donner, seulement des paroles qui troublaient. Alors les audiences privées cessèrent.
Maintenant, dans sa cellule, Paul écoutait le bruit des vagues. Deux ans. Félix partirait bientôt, remplacé par Porcius Festus. Une éternité dans l’attente, un temps suspendu. Pourtant, il n’était pas seul. Des frères venaient de Césarée, de Ptolémaïs, lui apportant des nouvelles, du pain, des parchemins. Luc, le médecin, était souvent là, notant tout avec sa patience habituelle. La Parole n’était pas enchaînée. Elle filtrait à travers les barreaux, portée par les visiteurs, murmurée aux soldats de garde. Certains, à force de l’entendre prier ou parler avec ses amis, posaient des questions timides.
La lumière baissa doucement sur la mer. Un garde entra pour allumer la lampe à huile. Il le fit sans un mot, mais sans brutalité. En partant, il jeta un bref regard à l’homme aux chaînes. Paul lui sourit. Le soldat détourna les yeux, mais ne referma pas la porte complètement, laissant entrer un peu plus de la brise du soir.
Paul prit un parchemin usé. Il relut les mots, tracés de sa main, qui parlaient d’espérance et de résurrection. La même espérance qu’il avait confessée devant Félix. Ici, dans cette cellule, elle n’était pas une idée. Elle était l’air qu’il respirait, la certitude qui faisait de ces deux années non un gâchis, mais une étape. Le gouverneur avait cru le garder en attente. Mais Paul savait, dans le silence de son cœur, que c’était lui, Félix, qui était en suspens. En attente d’une décision qu’il n’aurait jamais le courage de prendre.
Dehors, les premières étoiles apparaissaient sur la pourpre du ciel. Quelque part, très loin, des communautés priaient pour lui. Quelque part, plus près, la mer continuait son mouvement éternel. Paul posa le parchemin, souffla la lampe, et s’allongea dans l’obscurité. Les chaînes tinrent faiblement. Dans le noir, il n’y avait plus ni gouverneur, ni tribunal, ni attente. Seulement la présence tenace de Celui qui avait dit : « Courage, car moi, j’ai vaincu le monde. » Et cela, aucune procédure romaine ne pouvait l’annuler.




