La chaleur était lourde ce matin-là sur Corinthe. Elle stagnait dans les ruelles étroites, mêlée à l’odeur de l’huile, de la poussière et de la mer. Silas, les mains encore noircies par le cuir qu’il tannait, se hâtait vers la maison de Tychique, près du port. Une sourde irritation le rongeait. On l’avait encore sollicité pour régler une dispute, une de plus. Dans la communauté, certains frères et sœurs s’écharpaient pour des riens. Cette fois-ci, c’était à propos des dons de l’Esprit. Les uns, qui parlaient dans des langues mystérieuses, se prenaient pour le sommet de la montagne. Les autres, qui avaient le don d’enseigner ou de guérir, les regardaient de haut avec une moue méprisante. Cela tournait au cercle vicieux de vanités et de jalousies.
Tychique l’accueillit d’un geste las. La pièce principale, fraîche et simple, était déjà pleine. Il y avait Myrtha, une femme au visage sévère qui savait expliquer les Écritures avec une clarté qui coupait le souffle. À ses côtés, Léonidos, un artisan de la pierre aux mains massives, connu pour ses paroles de réconfort qui tombaient toujours à point nommé. Plus loin, se tenait la jeune Prisca, dont les prières en langue inconnue faisait frémir l’air de ferveur. Et il y en avait d’autres, assis sur des nattes ou debout, le visage fermé ou anxieux.
« Silas, merci de venir, » soupira Tychique. « Nous ne savons plus… Chacun tire la couverture à soi. Chacun est convaincu que son don est le plus nécessaire, le plus brillant, le seul qui vaille vraiment aux yeux du Seigneur. »
Un silence pesant s’installa, troublé seulement par les cris lointains du port. Silas laissa son regard errer sur l’assemblée. Il ne se lança pas dans un sermon. Au lieu de cela, il se mit à parler doucement, comme on raconte une histoire au coin du feu.
« Vous connaissez tous Démétrios, le potier de la rue des Teinturiers ? » commença-t-il. Des têtes hochent, intriguées. « L’autre jour, je suis passé à son atelier. Il tournait un grand vase. Ses mains, habiles et fortes, modelaient la terre grise. Mais ses mains, seules, n’auraient rien pu faire. »
Il marqua une pause, laissant les images se former.
« Ses yeux d’abord devaient voir la forme dans le bloc informe. Sans ses yeux, les mains auraient pétri n’importe quoi. Ses pieds, actionnant la roue, donnaient le mouvement. Sans ce rythme régulier, la terre se serait dérobée. Et quand il a fallu chauffer le four, ce sont ses bras et son dos qui ont porté les lourdes bûches. La main qui peint les motifs délicats après la cuisson tremble si le cœur bat trop fort d’impatience, ou si le souffle est court. »
Il se leva, lentement, et pointa son propre doigt vers son pied.
« Imaginez que le pied, frustré de rester dans la poussière, se mette à hurler : “Je ne suis pas la main, élégante et habile à recevoir les cadeaux ! Je ne suis donc pas du corps !” Ce serait absurde. Pourtant, c’est ce que vous dites. »
Myrtha, la femme sévère, croisa les bras. « L’enseignement est la colonne vertébrale de l’Église. Sans lui, nous errons dans les ténèbres. »
« Sans doute, » acquiesça Silas. « Mais une colonne vertébrale, si solide soit-elle, ne fait pas un corps. Elle ne peut ni voir, ni entendre, ni tendre la main pour servir un verre d’eau à un assoiffé. »
Léonidos prit la parole, sa voix grave résonnant dans la pièce. « Et le don de réconfort ? Il semble parfois si… ordinaire. Comparé aux langues des anges… »
Prisca rougit, ses yeux brillaient de larmes de frustration. « Quand je prie ainsi, je sens la présence de Dieu plus proche que mon propre souffle ! Pourquoi me regardez-vous comme une étrangère ? »
Silas s’approcha d’elle, et sa voix se fit encore plus douce. « Personne ne nie ta communion avec Dieu, Prisca. Mais que se passerait-il si, dans cette maison, il n’y avait que des langues ? Nous serions tous emportés dans une ferveur magnifique, mais qui irait acheter le pain pour le repas fraternel ? Qui saurait consoler l’enfant qui a peur de l’orage ? Qui expliquerait au nouveau venu, perdu, les fondements de notre foi ? Le corps a besoin de tous ses membres. L’œil ne peut dire à la main : “Je n’ai pas besoin de toi.” Et la tête ne peut mépriser les pieds sous prétexte qu’ils sont sales. »
Il se tourna vers eux tous, son visage buriné par le travail et la foi.
« Dieu a disposé chaque membre dans le corps comme il l’a voulu. S’ils n’étaient tous qu’un seul membre, où serait le corps ? Vous aspirez aux dons les plus grands ? Je vais vous montrer une voie bien supérieure. Mais avant cela, regardez autour de vous. Les parties du corps qui semblent les plus faibles, les moins honorables, sont absolument nécessaires. Celles que nous estimons les moins nobles, nous les entourons d’un plus grand respect. »
Un frisson parcourut l’assemblée. Les regards évités se rencontrèrent. Myrtha baissa les yeux sur ses mains, des mains qui ne savaient que tourner les pages des parchemins. Léonidos songea à son don discret, qui opérait dans l’ombre des chagrins.
« Nous sommes le corps du Christ, » poursuivit Silas, et les mots résonnèrent avec une force nouvelle. « Chacun de vous en est un membre. Et quand l’un souffre, tous souffrent avec lui. Quand l’un est honoré, tous se réjouissent avec lui. Le baptême dans l’Esprit ne nous a pas faits pour la compétition, mais pour la symphonie. Une main qui se ferme en poing est inutile pour caresser ou pour donner. Un corps où chaque membre voudrait être l’œil serait un monstre aveugle. »
Le silence, cette fois, n’était plus tendu. Il était contemplatif, comme l’après-tempête. Tychique servit de l’eau dans une cruche en terre cuite. Le geste était simple, quotidien. Mais en le regardant, chacun y vit un ministère. Servir à boire. Écouter. Enseigner. Prier dans le secret ou dans les langues du ciel. Soutenir. Administrer. Tout était grâce. Tout était indispensable.
Plus tard, alors que le soleil déclinait, ils sortirent ensemble. Personne ne parlait de supériorité. Myrtha marchait aux côtés de Prisca, et elles échangeaient quelques mots. Léonidos posa une main sur l’épaule d’un jeune homme silencieux qui avait le don d’aider les pauvres avec une joie contagieuse. Silas regarda la mer, couleur de fer, et respira à pleins poumons l’air salin. Le corps était multiple, bigarré, parfois bancal. Mais il était vivant. Et dans cette vie, même le membre le plus caché avait sa gloire propre, donnée par le seul et même Esprit, qui distribuait ses dons à chacun, comme il le voulait.
Ils se séparèrent sans heurts, portant en eux non pas un règlement, mais une image : celle d’un corps unique, où leur diversité n’était plus une malédiction, mais le dessein même de Dieu. Et dans le cœur de Silas, l’irritation du matin s’était dissipée, remplacée par une paix fatiguée, semblable à celle qui suit un long et rude labeur, quand on sait que le travail, enfin, a porté son fruit.




