**Lettre de la prison, aux amis de Philippes**
L’odeur de la prison était une chose tenace. Elle collait à la peau, un mélange de sueur aigre, de pierre humide et de cette fumée lourde des lampes à huile qui noircissait le plafond bas. Par la petite fenêtre haute, un rai de lumière tombait, découpant un carré poussiéreux sur le sol de terre battue. C’était l’heure où Rome s’agitait, mais ici, dans cette antichambre de l’oubli, le temps semblait s’être épaissi, comme de l’huile figée.
Je devais leur écrire. À ces chers amis de Philippes, cette petite communauté née dans le fracas d’une prison, au son des chaînes et des hymnes chantés à minuit. Leurs nouvelles, apportées par Épaphrodite, m’avaient réchauffé le cœur. Mais une ombre, légère mais persistante, se glissait dans leur joie. Une vieille rengaine, une mélodie que je connaissais trop bien. Des hommes, sans doute, qui recommençaient leur chanson obsédante : la circoncision, la Loi, les observances, les pedigrees.
Je pris la plume, le stylet usé glissant maladroitement entre mes doigts gonflés par les entraves. Le parchemin était rugueux, de qualité médiocre. Tant pis. La vérité n’a pas besoin de vélin.
*« Au reste, mes frères, réjouissez-vous dans le Seigneur. »*
Je commençai ainsi. La joie. Il fallait toujours revenir à la joie. Non pas celle, éphémère, des circonstances, mais celle, profonde, de l’appartenance. Puis, je plongeai. Il allait falloir parler de moi. Je détestais cela. Mais parfois, pour démonter un piège, il faut montrer l’appât.
*« Prenez garde aux chiens. »* Le mot était dur, presque violent. Il me brûla les lèvres en le murmurant. Des chiens errants, hargneux, qui rôdent autour des tables. Ces promoteurs d’une mutilation, eux qui se targuaient d’être les vrais circoncis. La colère, sainte, monta en moi, courte et brûlante. Je l’étouffai. Ce n’était pas de la haine, mais une terrible tristesse. Ils voulaient ramener mes enfants à l’esclavage.
Alors, je leur donnai ma propre carte d’identité. Ma généalogie. Si c’était des titres qu’ils voulaient exhiber, j’en avais, moi aussi, et des incontestables.
*« Circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu né d’Hébreux. »* Chaque mot était une pierre précieuse dans l’écrin de mon passé. Une pureté raciale et religieuse irréprochable. Un pharisien, élève du grand Gamaliel. Un zélé, au point de pourchasser l’Église naissante. Un irréprochable, selon la justice que la Loi pouvait exiger.
J’écrivis cela, et une vague d’amertume douceâtre me submergea. Ce jeune homme plein de certitudes, cet homme de fer croyant servir Dieu en enchaînant ses enfants… Il me semblait si loin. Un étranger. Un fantôme bien habillé, plein de sa propre importance, mais aveugle. Aveugle sur la route de Damas.
Et là, le cœur se mit à battre plus fort. La lumière. Ce ne fut pas un souvenir, mais une présence, soudaine, dans la cellule étouffante. La même, écrasante, douce, qui m’avait jeté à terre et rendu à la fois aveugle et voyant.
*« Mais ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai regardées, à cause du Christ, comme une perte. »*
Le stylet sembla tracer ces mots de lui-même. Une perte. Non pas un simple rejet, mais une évaluation radicale. Comme un comptable qui découvre que toutes ses richesses sont en fait des dettes colossales. Mon pedigree, ma ferveur, ma réputation, ma justice propre… des ordures. Le mot grec, *skubala*, était cru, trivial. Les déchets qu’on jette aux chiens, justement. Les reliefs putréfiés. Comparé à la grandeur surabondante de la connaissance de Jésus-Christ, mon Seigneur, tout cela n’était que fumier.
Pour lui, j’avais tout perdu. Et cette « perte », je la tenais désormais pour le plus grand des profits. Car elle m’avait ouvert un espace, un vide béant que Lui seul pouvait remplir. Non pas avec une justice à moi, faite de lois et d’efforts, mais avec la sienne, celle qui vient de Dieu et qui se reçoit par la foi seule.
La foi. Ce fragile pont jeté entre ma misère et sa grâce.
Je n’avais pas atteint le but. Loin de là. Parfois, dans cette cellule, les vieux démons revenaient : l’orgueil, la peur, le doute. Je n’étais pas un surhomme. J’étais un vieil homme fatigué, aux poignets meurtris.
*« Frères, pour moi, je ne pense pas l’avoir saisi. Mais je fais une seule chose : oubliant ce qui est en arrière, et tendu vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de l’appel céleste de Dieu en Jésus-Christ. »*
La course. L’image me vint, puissante. Pas la course triomphale du stade, sous les acclamations. Non. La course exténuante du dernier relais, dans l’obscurité, les muscles en feu, les poumons déchirés, les yeux fixés sur une lueur à peine visible. Oublier l’arrière. Ne pas se retourner sur ses échecs, ni même sur ses rares succès. Tendre. Comme un arc. Tout entier orienté, tendu, vers l’avant. Vers Lui.
Le prix. Ce n’était pas une médaille, ni une couronne qui se fane. C’était Lui. Le connaître, Lui, dans la puissance de sa résurrection et la communion de ses souffrances. Étrange paradoxe qui seul pouvait être vérité. On ne connaît le Ressuscité qu’en épousant les contours de sa croix. Ma prison, mes chaînes, n’étaient qu’un faible écho de ses clous. Mais dans cette communion-là, même la souffrance devenait lieu de rencontre.
Je levai les yeux du parchemin. Le carré de lumière sur le sol avait bougé, s’était allongé, doré par le soleil déclinant. Dans la cour, un garde toussota. Le monde réel, tangible, avec ses bruits et ses odeurs, revenait. Mais il était traversé, maintenant, d’une autre réalité.
Je repris la plume pour la fin. Une exhortation. Nous étions tous des chercheurs, des pèlerins, des imitateurs. Pas des arrivés. Et notre cité n’était pas ici. Elle était là-bas, d’où nous attendions le Sauveur. Lui qui transformerait nos pauvres corps à l’image de son corps de gloire. Cette espérance-là faisait pâlir toutes les gloires terrestres, toutes les fiertés religieuses.
Je signai, simplement : *Paul*.
Le rouleau était achevé. La lumière était presque partie. Dans la pénombre grandissante, je sentis une paix profonde, non pas l’absence de trouble, mais la présence d’une certitude ancrée plus bas que les fondations des prisons. La joie, précisément. Une joie rugueuse, qui sait le prix de la course, et qui court quand même, parce que le but, déjà, vous attire, et que son nom est Jésus.
Je remis le rouleau à Épaphrodite pour le long voyage de retour. Le message était simple, mais il avait creusé son sillon dans mon âme autant que je l’espérais pour la leur : tout laisser, pour tout gagner en Lui. Courir. Toujours courir.




