Bible Sacrée

Le Scribe et le Souverain Sacrificateur

La plume grattait le parchemin avec une lenteur douloureuse. Une douleur sourde, tenace, remontait de l’épaule d’Étienne et se concentrait dans ses doigts noueux autour du calame. L’encre d’encre noire, épaisse, avait des reflets bleutés à la lueur tremblotante de la chandelle de suif. L’hiver s’accrochait aux pierres du scriptorium, une humidité glaciale qui semblait suinter des murs épais. Il s’arrêta, souffla sur ses doigts pour les réchauffer, et ses yeux, fatigués, se posèrent de nouveau sur les lignes qu’il tentait de copier et de méditer. L’épître aux Hébreux. Le chapitre cinq.

*Tout souverain sacrificateur…*

Sa pensée dériva, non vers des concepts abstraits, mais vers une mémoire ancienne, presque une odeur. Celle de l’encens et du sang séché. Dans sa jeunesse, avant que la Grâce ne le saisisse, il avait une fois accompagné son oncle au Temple. L’impression avait été écrasante. Le marbre, l’or, le vacarme des bêtes, les chuchotements des prières, et puis cette figure solennelle, vêtue de lin blanc et bleu, apparaissant brièvement derrière un voile avant de disparaître dans le Saint. Le souverain sacrificateur. Un homme parmi les hommes, certes. On pouvait le croiser dans la rue, discuter avec lui du prix de l’huile. Mais en ces jours précis, revêtu de ses habits sacrés, il devenait un pont. Un pont fragile et sanglant entre le peuple pécheur et le Dieu trois fois saint. Il offrait des sacrifices pour les péchés du peuple, oui. Mais, se souvenait Étienne avec un pincement au cœur, il devait aussi en offrir pour lui-même. Car il était, lui aussi, enveloppé de faiblesse.

C’était là le cœur du mystère, le point de départ. La plume reprit son chemin, traçant les caractères grecs avec une déférence appliquée. *Il est pris du milieu des hommes ; il est établi pour les hommes dans leurs relations avec Dieu.* Un homme. Avec un estomac qui gargouille, des souvenirs qui le hantent, des doutes qui l’assaillent au petit matin. Sa dignité ne venait pas de lui-même, elle lui était conférée. Il ne s’auto-désignait pas. Il était appelé, comme Aaron jadis. Dieu prenait l’initiative, toujours.

Étienne leva les yeux vers la petite fenêtre aux vitres troubles. La nuit était noire. Quelque part, dans les collines, un loup hurla, un son étouffé par la distance et la neige. Et dans cette obscurité, une autre image se forma, plus floue, plus archaïque. Un personnage surgissant des brumes de la Genèse, sans généalogie, sans commencement ni fin connus. Melchisédek. Roi de Salem. Prêtre du Dieu Très-Haut. Il était apparu, avait béni Abraham, reçu la dîme, et avait disparu du récit. Aucun rite lévitique, aucun ordre sacerdotal hérité. Sa prêtrise était différente. Silencieuse, éternelle, mystérieuse comme une source dans le désert.

Et l’auteur de l’épître, avec une audace qui faisait encore frémir Étienne, osait le rapprochement. Le souverain sacrificateur parfait, celui dont l’ancienne ordonnance n’était que l’ombre portée, devait être de cet ordre-là. Non pas selon la chair et le règlement, mais selon la puissance d’une vie indestructible. Une prêtrise qui précède le Temple et lui survit. Étienne sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid. Il contemplait les profondeurs.

Mais alors, la plume hésita. Le paragraphe suivant était plus rude, plus difficile à accepter peut-être pour un esprit gréco-romain avide de triomphe et de gloire sans ombre. *Il a appris l’obéissance par les choses qu’il a souffertes.* Appris. Le mot résonna dans le silence du scriptorium. Le Fils, l’oint, le Parfait… avait *appris*. Étienne ferma les yeux. Il ne voyait pas des concepts, mais un jardin. L’ombre des oliviers, une forme prosternée sur la terre froide, une sueur comme des grumeaux de sang. Une prière ardente, suppliante, où la volonté humaine et la volonté divine luttaient dans un terrible et saint embrasement. La souffrance n’était pas un accessoire. Elle était le creuset. L’obéissance n’était pas une soumission passive, mais une conquête, une maturation dans l’angoisse. C’était par ce chemin de détresse, par cette écoute parfaite au milieu du déchirement, qu’il était devenu pleinement, définitivement, la source du salut éternel.

Étienne repensa à sa propre douleur à l’épaule, banale, usante. Elle n’avait rien de rédempteur. Mais elle lui rappelait sa chair, sa limite. Et dans cette limite, il entrevoyait, comme de très loin, l’abîme de celle qui avait été librement consentie. Une souffrance qui ne ferme pas, mais qui ouvre. Une obéissance qui n’asservit pas, mais qui affranchit.

Le dernier verset le ramena à une réalité plus humble, presque désolante. L’auteur reprochait à ses lecteurs leur lenteur à comprendre. Ils en étaient encore au lait des premiers éléments, aux notions élémentaires, incapables de digérer la nourriture solide, la parole de justice des parfaits. Étienne eut un léger sourire, empreint de tristesse. N’était-ce pas aussi son cas ? Passer des années à recopier, à ruminer, sans peut-être vraiment progresser ? La vie spirituelle était un apprentissage, un long chemin où l’on butait sur les mêmes pierres. On voulait des visions, des certitudes éclatantes, et Dieu offrait… un apprentissage. Une formation longue, patiente, souvent douloureuse, à travers les choses souffertes. Comme son Fils.

Le froid était maintenant plus vif. La chandelle baissait, la mèche charbonnait. Étienne posa sa plume. Ses doigts étaient raidis, mais son cœur était étrangement chaud. Il n’avait pas écrit un traité. Il avait foulé un territoire sacré. Il avait contemplé, à travers le voile des mots, l’image bouleversante du Souverain Sacrificateur parfait. Non pas un pontife distant dans un sanctuaire de marbre, mais un homme qui avait crié, supplié, appris dans les larmes. Un homme issu de notre boue, touché de notre faiblesse, capable de compassion vraie. Mais aussi un prêtre d’un ordre nouveau et ancien, éternel, victorieux de la mort, source vive de salut.

Et tout cela n’était pas une théorie. C’était une personne. Un grand prêtre qui, à cette heure même, dans les lieux célestes, vivant pour toujours, intercédait pour lui. Pour Étienne, le vieux copiste aux doigts gourds, au cœur lent à comprendre. Cette pensée était plus réconfortante que le brasero qu’il n’allumerait que plus tard. Il roula lentement le parchemin, rangea sa plume, et resta un long moment dans l’obscurité qui précédait l’aube, écoutant le silence, qui n’était plus vide, mais habité.

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