Le soleil frappait la terre d’une lumière blanche et impitoyable. Jacob marchait depuis des jours dans cette région que sa mère lui avait décrite. La terre de Paddan-Aram. Sous ses sandales, la poussière ocre collait à la sueur de ses pieds. Il pensait à son frère, à la colère dans ses yeux, à la bénédiction volée. Il était maintenant un fugitif, un homme en quête d’un toit et peut-être, secrètement, d’une rédemption.
Le paysage était vallonné, parsemé de troupeaux aux taches brunes et noires. Il aperçut enfin un puits, entouré d’un large cercle de pierre grise. Trois troupeaux de brebis étaient couchés près de là, attendant. Le puits était fermé par une grande pierre, lourde, que plusieurs hommes ensemble devaient déplacer. Une habitude du pays, sans doute, pour préserver l’eau.
– D’où êtes-vous ? demanda-t-il à des bergers qui s’étaient regroupés à l’ombre d’un maigre olivier.
– De Harran, répondirent-ils.
– Connaissez-vous Laban, fils de Nachor ?
– Nous le connaissons.
– Est-il en paix ?
– Il est en paix. Regarde, voici justement sa fille Rachel qui arrive avec le troupeau.
Jacob tourna la tête. Une jeune femme descendait la pente, menant un groupe de brebis d’un pas léger. Le soleil accrochait les bijoux simples à ses poignets. Le vent plaquait sa robe contre ses jambes. Il ne savait pas pourquoi, mais une émotion violente lui étreignit la poitrine. Peut-être la solitude des jours passés, peut-être le souvenir de sa mère, Rebecca, qui l’avait aimé d’un amour particulier. Il se leva, s’approcha des bergers.
– Le jour est encore grand, dit-il, la voix un peu rauque. Il n’est pas temps de rassembler les bêtes. Abreuvez-les et allez les paître.
– Nous ne pouvons pas, répondirent-ils en désignant la pierre. Il faut que tous les troupeaux soient rassemblés pour la rouler.
Sans un mot de plus, Jacob s’avança vers la pierre. Elle était massive, usée par les générations de mains. Il embrassa la roche de ses bras, chercha un appui de la hanche, et, dans un effort où tout son corps se tendit, la fit rouler sur elle-même. Le son grincant rompit le silence de l’après-midi. Les bergers le regardèrent, bouche bée. Lui, comme s’il n’avait fait qu’un geste anodin, prit le temps de reprendre son souffle, puis s’occupa des brebis de Laban. Il puisa l’eau et remplit les auges de pierre, une, deux, trois fois, jusqu’à ce que les bêtes aient toutes bu.
Pendant ce temps, Rachel s’était approchée. Elle observait cet étranger, cet homme aux vêtements poussiéreux mais à la prestance singulière. Jacob acheva sa tâche, puis s’approcha d’elle. Il prit sa tête entre ses mains et l’embrassa sur le front, selon la coutume des parents. Puis, sans retenue, il se mit à pleurer. De grosses larmes silencieuses creusèrent des sillons dans la poussière de ses joues.
– Je suis Jacob, dit-il enfin. Le fils de Rebecca, ta tante. Le frère de ton père.
Rachel recula d’un pas, surprise, puis un sourire illumina son visage. Elle courut prévenir son père.
Laban accourut. Il prit Jacob dans ses bras, l’embrassa longuement, le fit entrer dans sa maison. Pendant un mois, Jacob travailla pour lui, sans rien demander. Il menait les troupeaux, réparait les enclos, partageait le pain du soir. Laban observait cet homme robuste, habile, infatigable.
– Tu ne dois pas me servir pour rien, lui dit-il un soir, alors que la fumée du foyer montait vers le toit de toile. Parce que tu es de ma chair, que ferais-tu pour salaire ?
Jacob n’eut pas besoin de réfléchir. Il avait déjà la réponse, prête, brûlante.
– Je te servirai sept années pour Rachel, ta plus jeune fille.
Le marché fut conclu. Les sept années commencèrent. Pour Jacob, elles passèrent comme quelques jours seulement, tant il l’aimait. Il voyait Rachel aller et venir, porter l’eau, filer la laine, rire avec les servantes. Chaque geste d’elle était une promesse. Il travaillait avec une ardeur qui étonnait tout le monde. Les brebis prospéraient, les puits étaient curés, les champs protégés. L’amour donnait à ses mains une force décuplée.
Enfin, le terme arriva.
– Donne-moi ma femme, dit Jacob à Laban. J’ai accompli mon temps.
Laban organisa un grand festin. Tous les hommes du lieu furent invités. On mangea, on but, les rires fusaient dans la nuit. Jacob, lui, était impatient, le cœur battant. Quand le soir fut bien avancé, Laban lui prit le bras et le conduisit vers une tente ornée de tapis. Dans la pénombre, une forme attendait, voilée. Jacob entra.
Au matin, la lumière grise de l’aube filtrait par les interstices. Jacob se retourna et vit le visage à côté de lui. Ce n’était pas le visage fin, aux yeux vifs, de Rachel. C’était un autre visage, plus doux, plus grave, avec une tristesse ancienne au coin des paupières. C’était Léa, l’aînée.
Un froid le traversa. Il se leva d’un bond, enfila son vêtement, et sortit de la tente. Il marcha droit vers la maison de Laban. Celui-ci était déjà debout, comme s’il avait attendu.
– Qu’as-tu fait ? cria Jacob, la voix tremblante de colère et de douleur. N’est-ce pas pour Rachel que j’ai servi chez toi ? Pourquoi m’as-tu trompé ?
Laban ne sourcilla pas. Il prit un air de raison froide, presque compatissante.
– Dans notre pays, dit-il calmement, on ne donne pas la cadette avant l’aînée. Achève la semaine de noces avec celle-ci. Ensuite, nous te donnerons aussi l’autre, en échange de sept autres années de service.
Jacob resta silencieux. Le piège était parfait. La coutume était un fait. Son amour pour Rachel était un autre fait, plus fort que tout. Il baissa la tête. Il accepta.
La semaine passa, lourde, étrange. Il dut partager la couche de Léa, cette femme qu’il n’avait jamais regardée vraiment. Elle était discrète, effacée par l’éclat de sa sœur. On disait qu’elle avait les yeux « délicats », un mot qui, dans les murmures, signifiait peut-être qu’ils manquaient de vivacité, ou qu’elle pleurait souvent. Puis, enfin, Rachel lui fut donnée.
Mais la maison avait changé. Un ferment d’amertume et de rivalité s’était glissé entre les deux sœurs. Jacob aimait Rachel d’un amour passionné et exclusif. Léa, elle, était délaissée. Alors le Seigneur, voyant qu’elle était haïe, ouvrit son sein. Elle enfanta Ruben, Siméon, Lévi, Juda. Chaque naissance était pour elle une victoire douloureuse, un espoir de gagner l’affection de son mari. Elle le disait à voix haute : « Cette fois, mon mari m’aimera. » Mais le cœur de Jacob ne bougeait pas.
Rachel, stérile, regardait cette fécondité avec une jalousie qui la consumait. Elle donna sa servante Bilha à Jacob, comme une arme dans cette guerre intime. Puis Léa fit de même avec Zilpa. Les enfants naissaient, les noms qu’on leur donnait étaient des cris : « Dieu a jugé », « Heureusement ! », « J’ai lutté ».
Jacob, au milieu de tout cela, continuait à travailler. Il surveillait les agneaux tachetés, les chèvres bigarrées. Il marchait dans les collines, loin des tensions du campement. Parfois, il s’arrêtait, regardait l’horizon. Il pensait à la pierre du puits qu’il avait roulée seul, ce premier jour. Elle lui paraissait maintenant d’une légèreté dérisoire. Les véritables pierres, les lourdes, les immobiles, étaient ailleurs. Elles s’appelaient la tromperie, l’amour contrarié, la dette éternelle envers un beau-père rusé. Il avait fui la maison de son père pour entrer dans une autre maison, où les règles étaient différentes, mais où le jeu du mensonge et de la préférence se répétait, inéluctable, comme un écho traversant les générations.
Et pourtant, dans la nuit, quand Rachel se blottissait contre lui, il croyait encore que les sept années à venir vaudraient la peine. L’espoir, têtu, survivait à tout. C’était peut-être là, dans cette ténacité fragile, que se nichait la promesse bien plus ancienne, celle qui le poursuivait depuis son rêve de Béthel, et qui patientait, au-delà des puits et des pierres, des larmes et des rires volés.




