La nuit était un linceul humide sur la terre d’Égypte. Dans la ville de Ramsès, l’air ne bougeait plus, alourdi par la cendre des fours à briques éteints et par une sourde appréhension. Moïse sortit de la maison de briques crues où il logeait. Son visage, buriné par les années au désert, était grave. Une résolution froide, comme une pierre au fond d’un torrent, s’était installée en lui. Il marcha vers le palais, ses sandales soulevant de fines poussières. Autour de lui, le camp hébreu bruissait d’une activité inhabituelle. On affûtait des couteaux, on parlait à voix basse en jetant des regards vers l’ouest, où les grandes demeures de pierre blanche semblaient blanchies à la chaux par la lune.
Il fut introduit dans la salle du trône. Pharaon était là, assis dans sa posture rigide, mais ses doigts tambourinaient une nervosité secrète sur les accoudoirs d’ivoire. Les flambeaux jetaient des lueurs dansantes sur les hiéroglyphes des murs, des scènes de triomphe et d’abondance qui paraissaient soudain dérisoires, presque moqueuses. L’odeur du lin fin et des huiles parfumées ne parvenait pas à couvrir une autre senteur, ténue et insistante : celle de la pourriture laissée par la grêle et les sauterelles sur les champs ravagés.
Moïse ne plia pas le genou. Sa voix, lorsqu’elle rompit le silence, n’était pas un tonnerre. C’était un constat, plat et lourd comme une dalle.
« Ainsi parle l’Éternel : Vers le milieu de la nuit, je traverserai l’Égypte. »
Les mots tombèrent dans la salle comme des pierres dans un puits sans fond. Pharaon le regardait, les yeux réduits à des fentes. Moïse continua, décrivant l’indicible avec une simplicité qui glaçait le sang. Tout premier-né, du fils de Pharaon qui siégeait sur le trône au fils de la servante qui tournait la meule, jusqu’aux premiers-nés du bétail. Un grand cri s’élèverait dans tout le pays, un cri tel qu’il n’y en avait jamais eu et qu’il n’y en aurait jamais plus.
« Mais parmi les fils d’Israël, pas même un chien ne grincera des dents. Alors tu connaîtras que l’Éternel opère une distinction entre l’Égypte et Israël. »
Il y eut un silence qui n’en était pas un. On entendait le crépitement des torches, le froissement d’une étoffe quelque part dans l’ombre. Moïse vit les courtisans échanger des regards rapides, peureux. Lui, il fixait Pharaon. Et dans les yeux du souverain, il ne lut pas de la colère, mais une incrédulité totale, une fatigue si profonde qu’elle ressemblait à de l’indifférence. Une fatigue de neuf plaies.
« Après cela, reprit Moïse, tous tes serviteurs que voici descendront vers moi et me supplieront, en disant : « Sors, toi et tout le peuple qui est à ta suite ! » Et après cela, je sortirai. »
Sur ces paroles, il tourna les talons et quitta la salle, laissant derrière lui le poids écrasant de l’annonce. Pharaon ne dit rien. Il ne leva pas la main pour ordonner qu’on le retienne. C’était peut-être cela, le plus terrible.
Le chemin du retour fut différent. Comme Moïse marchait entre les grandes maisons égyptiennes, des visages apparaissaient aux fenêtres, aux portes entrouvertes. Non pas des visages hostiles, mais anxieux, presque suppliants. Un notable, reconnaissable à sa perruque et à son collier de faience, s’approcha et, sans un mot, pressa dans la main de Moïse une bourse lourde de pièces d’argent. Un autre lui offrit un rouleau de fin lin. Les Égyptiens, à présent, regardaient ces Hébreux qu’ils avaient asservis avec des yeux neufs. Ils les voyaient investis d’une puissance terrible et incompréhensible. Leur cœur, comme l’avait dit l’Éternel à Moïse bien plus tôt, était incliné en leur faveur. La terreur est une monnaie plus persuasive que la pitié.
Moïse arriva au camp. Autour d’un feu, des anciens l’attendaient. Il leur transmit les instructions, mot pour mot. Chaque famille devait prendre un agneau, un mâle sans défaut. Le garder jusqu’au quatorzième jour. Et puis… le sang. Le signe sur les montants des portes. Une protection, une délimitation. « L’Éternel passera pour frapper l’Égypte, et il verra le sang sur le linteau et sur les deux poteaux ; alors l’Éternel passera par-dessus la porte, et il ne permettra pas au destructeur d’entrer dans vos maisons pour frapper. »
Les hommes hochaient la tête, graves. Un enfant, qui jouait près du feu avec un bout de bois, leva les yeux vers son père et demanda à voix basse pourquoi l’agneau. Personne ne lui répondit tout de suite. La réponse était trop grande pour des mots simples.
Plus tard, dans sa modeste demeure, Moïse s’assit sur un tabouret bas. La colère qui l’avait transporté devant Pharaon s’était retirée, laissant place à une tristesse immense, océanique. Il revoyait le visage du premier intendant qui lui avait craché dessus, celui de la mère égyptienne qui, des années auparavant, lui avait offert une coupe d’eau alors qu’il s’enfuyait, épuisé. Tout cela allait être balayé. La justice de Dieu était un fleuve au courant trop fort pour ses raisons humaines.
Dehors, la nuit s’épaississait. Elle n’était plus seulement l’absence de soleil. Elle devenait une présence, lourde de promesse et de deuil. Minuit approchait. Quelque part dans le palais de marbre, un enfant, fils de roi, dormait dans des draps de byssus. Dans une cabane de boue, un autre enfant, fils d’esclave, dormait blotti contre le ventre chaud d’une chèvre. Et sur les deux maisons, la même lune indifférente versait sa lumière pâle, attendant le commandement qui allait tracer entre eux une frontière infranchissable, tracée non à l’encre, mais au sang de l’agneau et au souffle de l’ange. Moïse ferma les yeux. Il n’y avait plus rien à faire, maintenant, qu’à attendre le passage de Dieu. Et à écouter, au loin, le premier cri.




