Bible Sacrée

Le Messager des Trois Vérités

La chaleur accablante de l’été pesait sur la plaine, et la poussière du chemin collait à la sandale. Je me nomme Tychique, et ceci n’est pas le récit d’un visionnaire, mais le compte-rendu usé d’un vieil homme qui a porté des lettres. L’une d’elles, justement, brûlait contre ma poitrine, cachée dans le repli de ma tunique. Elle était destinée aux assemblées d’Asie. Ce jour-là, mes pas me portaient vers Sardes.

La ville, fière sur son éperon rocheux, se croyait imprenable. Son histoire n’était qu’un long récit d’orgueil et de chutes surprises. Je gravis les chemins en lacet, croisant des caravanes chargées de laine teinte de pourpre, odeur âcre de la teinture mêlée à celle des bêtes. L’assemblée ici… on en parlait beaucoup. Une réputation de vie florissante. Mais la lettre que je portais disait autre chose. Des mots sévères, tranchants comme l’épée à deux tranchants dont parlait l’Apôtre dans ses visions : *Tu as le nom d’être vivant, mais tu es mort.*

Je réunis les frères et sœurs au crépuscule, dans l’arrière-salle d’un foulon, près du fleuve Pactole aux eaux jadis dorées. L’air était tiède, chargé de l’odeur de la laine humide. Je lus la missive. Le silence qui suivit fut plus lourd que la chaleur du jour. Il n’y eut pas de protestation. Quelques regards se baissèrent, d’autres se portèrent vers la fenêtre, vers la ville haute si sûre d’elle-même. « Souviens-toi donc de comment tu as reçu et entendu », disait la lettre. Un homme, nommé Cléarque, aux mains rudes d’artisan, murmura : « Nous avons pris l’habitude de la splendeur. Nous avons confondu l’héritage avec le confort. » L’exhortation à se réveiller résonna dans le lieu clos comme un appel au guet dans la nuit. Quelques-uns seulement, dont les vêtements n’étaient pas souillés, reçurent la promesse. Le reste était un sommeil qui se prenait pour la vie.

Je repartis avant l’aube, le cœur serré. La route vers Philadelphie était plus rude, traversant des gorges où l’ombre persistait. Cette ville-là était différente. Plus récente, souvent secouée par les tremblements de terre, vivant dans la crainte permanente de l’effondrement. La communauté y était petite, peu puissante aux yeux du monde. La lettre que je leur apportais était d’un autre ton. Une douceur ferme, comme une main posée sur une épaule tremblante.

Je trouvai l’assemblie dans une maison modeste, aux murs fissurés par les dernières secousses. Ils étaient peu nombreux, une poignée de visages fatigués mais vigilants. Je déroulai le parchemin. *Voici, j’ai mis devant toi une porte ouverte, que personne ne peut fermer.* Je vis leurs yeux s’illuminer, non d’un triomphe arrogant, mais d’un soulagement profound. Ils avaient « peu de force », c’était vrai. On les méprisait peut-être dans la synagogue locale, on les traitait de secte insignifiante. Mais ils avaient gardé la parole, sans renier le nom. La promesse qui suivit les fit presque pleurer : être une colonne dans le temple de Dieu, y porter le nom nouveau, l’empreinte indélébile de l’appartenance. Ici, pas d’avertissement, seulement l’encouragement à tenir ferme ce qu’ils avaient, pour que nul ne prenne leur couronne. L’air, pourtant le même qu’à Sardes, me sembla plus léger. On y respirait la fidélité, cette vertu modeste et têtue.

Enfin, je pris la direction du sud, vers la vallée du Lycus. Laodicée. Ici, tout criait la richesse, l’autosuffisance. L’eau arrivait par un aqueduc, tiède et calcaire, dégoûtante à boire. On y vantait l’industrie textile, la laine noire réputée, et une école de médecine renommée pour son collyre. La ville se pavanait dans sa prospérité.

Le lieu de rassemblement des croyants était… confortable. Une belle maison, bien meublée. Les frères et sœurs avaient l’air prospère, bien vêtus de cette laine locale. Ils m’accueillirent avec une cordialité poli, curieux du message. Je commençai à lire. Et les mots, cette fois, tombèrent comme des gouttes de plomb fondu.

*Parce que tu dis : Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien… tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu.*

Le sourire figé de l’hôte, un certain Démas, marchand de tissus, se fendilla net. Un silence de glace s’installa. La sentence était terrible dans sa précision chirurgicale : leur tiédeur, cette autosatisfaction doucereuse, provoquait le dégoût. « Je te vomirai de ma bouche. » L’image était violente, viscérale. Ils n’étaient ni brûlants ni froids, juste inutiles. L’orgueil de leur richesse les avait rendus spirituellement indigents, nus devant la réalité qu’ils refusaient de voir.

Puis vint le conseil, ironique et profond : acheter de l’or éprouvé au feu, des vêtements blancs pour couvrir leur honte, du collyre pour oindre leurs yeux. Tout ce qu’ils produisaient avec arrogance, il fallait le recevoir dans l’humilité. La réprimande était dure, mais elle était mêlée à l’amour le plus tenace. *Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j’aime.* L’invitation finale, la plus intime de toutes, frappa chacun au cœur : *Voici, je me tiens à la porte, et je frappe.*

Je terminai la lecture. Personne ne dit mot pendant un long moment. Le marchand Démas regardait ses mains, sans doute habituées à compter l’argent, maintenant vides de tout vrai trésor. Une femme, nommée Persis, dont le mari était médecin à l’école réputée, avait les yeux remplis de larmes. Non de honte, mais d’une sorte de reconnaissance douloureuse, comme lorsqu’on pose enfin un diagnostic sur une maladie longtemps niée.

Je quittai Laodicée au petit matin suivant. L’air était déjà lourd des senteurs de laine et de poussière. Je n’avais plus de lettres à porter, mais leur poids restait en moi. Trois villes. Trois réalités. Un même Seigneur, ajustant sa parole à chaque état de cœur. À Sardes, un cri d’alarme devant la mort qui se pare des atours de la vie. À Philadelphie, un murmure d’affection pour la faible fidélité qui tient bon. À Laodicée, un coup de marteau sur l’orgueilleuse autosuffisance pour y faire entrer le mendiant divin.

Je marchais sur la route, vieux porteur de paroles. Et je me disais que le véritable mystère n’était pas dans les visions de trônes et de cavaliers, mais dans cette voix qui sait, avec une précision infinie, nommer la maladie secrète de chaque cœur et frapper, patiemment, à la porte de l’âme qui se croit bien pourvue. Le vent se leva, chassant un peu la poussière. Je poursuivis mon chemin, seul, mais accompagné par l’écho de ces trois appels qui, je le savais, résonneraient bien au-delà des murs de ces villes d’Asie.

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