Bible Sacrée

Le Cri de Tishri

Le soleil de Tishri était bas et lourd sur Jérusalem, un miel pâle qui noyait les pierres blanches d’une lumière épaisse. Dans la cour du Temple, l’air sentait l’encens refroidi et la poussière sèche. Asa, le roi, se tenait debout, les mains posées sur le parapet. Il regardait, sans vraiment voir, la ville s’étager en contrebas. Depuis trois ans qu’il régnait à la place d’Abija, son père, un silence étrange, presque inconfortable, s’était installé sur le royaume de Juda. Ce n’était pas la paix, pas encore. C’était l’attente.

Son grand-père, Roboam, avait laissé le pays déchiré, écorché par l’idolâtrie. Son propre père avait mené des guerres, avait remporté des victoires, mais le cœur du peuple était resté partagé. Asa le savait. La nuit, dans le silence de ses appartements, il sentait le poids de cette fracture. Ce n’était pas une armée à affronter, c’était une pente, douce et glissante, qui entraînait tout un peuple vers des autels de boue et de bois. Alors, il avait agi. Non pas avec la fougue d’un conquérant, mais avec la patience obstinée d’un jardinier qui arrache les mauvaises herbes une à une.

Les réformes n’avaient rien eu de spectaculaire. Pas de grands discours sur les places, pas de proclamations tonitruantes. Plutôt un travail de fourmi, jour après jour. Il avait donné des ordres à ses officiers, à ses scribes, aux Lévites qui parcouraient les villages. Détruire les autels païens, briser les stèles, abattre les poteaux sacrés. Les haches avaient travaillé dans les bosquets d’Ashéra, le feu avait léché les idoles aux ventres de pierre. Dans les villes de Juda, on avait muré les hauts-lieux où, parfois, on offrait encore des parfums à des dieux sans visage. C’était un travail ingrat, sans gloire. Certains, dans l’ombre, devaient maugréer. On chuchotait peut-être que le jeune roi était un fanatique, qu’il étouffait les vieilles coutumes. Asa l’entendait sans l’entendre. Sa conviction était plus forte : il fallait chercher l’Éternel. Simplement. Opiniâtrement.

Les années passèrent ainsi, dans ce labeur de nettoyage. Le pays, peu à peu, reprenait son souffle. Une sécurité inhabituelle s’installa. On fortifia les villes de Guéba à Mitspa, on releva les remparts, on assembla des arsenaux. Des boucliers, des lances, des arcs par milliers s’entassèrent dans les armureries. Une génération grandissait qui n’avait connu ni la guerre de Roboam, ni les escarmouches d’Abija. La paix pouvait faire croire à la force. Asa, lui, ne s’y trompait pas. La vraie force n’était pas dans les murailles. Elle était dans ce silence retrouvé du Temple, dans le cœur de ceux qui, enfin, pouvaient lever les mains sans honte vers le Dieu de leurs pères.

C’est alors que la nouvelle arriva, portée par des cavaliers couverts de la poussière du sud. Une armée. Une immense armée, disaient-ils, la voix sèche de peur. Zérach l’Éthiopien marchait sur eux. Avec un million d’hommes, affirmait un messager exagérant peut-être la menace. Trois cents chars, renchérissait un autre. Ils venaient du désert, de l’autre côté de la Mer Morte, et leur route les menait droit vers la vallée de Tsephata, près de Marésha. Une armée de professionnels, endurcis, contre laquelle les fortifications neuves de Juda sembleraient bien fragiles.

La peur, froide et nette, traversa le palais comme un vent mauvais. On pouvait la lire sur les visages des conseillers, la sentir dans le silence soudain des cours. Asa écouta les rapports, les chiffres, les estimations désastreuses. Il regarda les cartes gravées sur les tablettes de bois. L’ennemi avait l’avantage du nombre, de l’élan, de la férocité peut-être. Son armée à lui était brave, mais peu aguerrie. Le calcul humain était sans appel.

Alors le roi fit ce qu’il avait appris à faire durant ces années de paix laborieuse. Il sortit. Il quitta le palais, traversa la ville, et monta vers le Temple. Devant lui, la foule s’écartait, muette, voyant sur son visage une détermination qui n’avait rien de martial. Il n’avait pas revêtu son armure. Il portait le simple vêtement de lin des suppliants.

Dans la cour, devant l’autel des holocaustes, il s’arrêta. Le soleil frappait maintenant de plein fouet, faisant étinceler l’or des portes. La chaleur était palpable, vibrante. Asa leva les yeux vers le ciel, d’un bleu dur, puis les abaissa. Et il pria. Ce ne fut pas une incantation ritualisée, psalmodiée. Ce fut un cri, arraché du ventre, simple et terrible dans sa nudité.

« Éternel, dit-il, et sa voix porta dans le silence absolu qui s’était fait, tu peux secourir le puissant comme l’impuissant. Aide-nous, Éternel, notre Dieu ! Car c’est sur toi que nous nous appuyons, et c’est en ton nom que nous sommes venus contre cette multitude. Éternel, tu es notre Dieu. Que l’homme ne l’emporte pas sur toi ! »

Les mots tombèrent dans l’air chaud. Il n’y eut pas de tonnerre en réponse, pas de signe dans le ciel. Seulement le bourdonnement lointain de la ville inquiète, et le souffle court des prêtres qui se tenaient derrière lui, pétrifiés. Asa resta un moment immobile, les mains ouvertes, dans une posture d’abandon total. Puis il se releva, les genoux raidis. Sur son visage, la peur avait cédé la place à une lassitude sereine. Il avait tout déposé.

La suite fut d’une rapidité foudroyante. L’armée de Juda se rassembla, quittant ses garnisons, convergeant vers le sud. Elle rencontra l’immense force éthiopienne dans la vallée poussiéreuse de Tsephata. Le contraste était écrasant. D’un côté, les rangs serrés, colorés, innombrables des Africains, leurs boucliers de cuir brillant au soleil, la forêt de leurs lances. De l’autre, les soldats de Juda, en ligne plus mince, silencieux.

Asa, cette fois, avait revêtu son armure. Il se tenait devant ses hommes. Il ne fit pas de grand discours. Il pointa simplement du doigt la masse ennemie, et dit, d’une voix qui porta sans qu’il ait besoin de crier : « L’Éternel est avec nous. N’ayez pas peur. » Puis il donna l’ordre d’avancer.

Ce qui se passa ensuite ne releva pas de la tactique militaire. Ce fut un déferlement, un choc, mais d’une nature inattendue. Les hommes de Juda, portés par une force qui n’était pas la leur, se jetèrent dans la bataille avec une fureur froide. Ce n’était pas de la bravoure, c’était comme une certitude physique. La ligne éthiopienne, si massive, plia presque au premier contact. Elle se fissura, puis se rompit. La panique, contagieuse, se mit à courir dans leurs rangs comme un feu dans l’herbe sèche. Ils se mirent à fuir, non pas en bon ordre, mais dans une déroute complète, sauvage, vers le sud-ouest, en direction de Guérar.

Les soldats de Juda les poursuivirent, infatigables. La fuite devint un massacre. Les Éthiopiens tombaient, épuisés, terrassés par une épée ou simplement par la terreur. La vallée, puis les contreforts désertiques, se jonchèrent de corps et d’armures abandonnées. La poursuite ne s’arrêta qu’aux environs de Guérar, lorsque la dernière trace de résistance organisée fut anéantie. L’armée de Zérach avait cessé d’exister.

Le butin fut tel qu’on ne pouvait le porter. Des troupeaux innombrables – brebis, chameaux, bœufs – furent rassemblés en bêlant, en grognant. Des tentes, de l’or, de l’argent, des étoffes précieises. Et les villes aux alentours, terrorisées par ce renversement miraculeux, furent frappées d’une panique divine. Les gens de Guérar sortirent et frappèrent les fuyards éthiopiens rescapés, achevant l’œuvre. Quand l’armée de Juda revint, elle était précédée de colonnes de fumée provenant du camp ennemi détruit, et suivie d’un cortège de richesses qui s’étirait à perte de vue sur la route de Marésha.

Le retour à Jérusalem eut des allures de songe. La ville était en liesse, les cris de joie montaient vers un ciel maintenant apaisé. Mais Asa, en passant sous la porte, leva les yeux vers le Temple, invisible derrière les murailles. La victoire était complète, écrasante. Pourtant, en lui, il n’y avait pas l’ivresse du triomphe. Il y avait cette même paix grave, exigeante, qu’il avait connue avant la bataille. Une reconnaissance qui était aussi un rappel. Tout venait de là. De ce cri dans le soleil. De cet abandon. L’Éternel s’était battu pour eux. Le silence qui régnait à présent sur le royaume n’était plus celui de l’attente. C’était celui, profond et fragile, d’un peuple qui avait touché du doigt la délivrance, et qui savait, pour un temps du moins, à qui la devoir.

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