Bible Sacrée

La Mouche dans le Parfum du Roi

Le jour s’était levé gris, d’un gris de cendre froide qui semblait étouffer les bruits de la ville. Éliakim, assis sur son banc de pierre usé par le temps, regardait sans les voir les allées et venues dans la cour du palais. L’air sentait l’huile rance et la poussière humide. Il était vieux, à présent, et la sagesse qu’il avait accumulée au fil des ans pesait lourd, comme un manteau de laine en plein été.

Tout avait commencé, songea-t-il, par une petite chose. Une toute petite chose. Comme une mouche morte tombée dans une fiole de parfum. Le parfumeur du roi, un homme méticuleux nommé Seth, avait laissé échapper un flacon d’huile de nard pur. Une mouche, attirée par l’odeur enivrante, était entrée, s’était noyée. Au lieu de jeter le tout, Seth, par peur de la colère du prince, avait versé le mélange dans un vase plus grand, le diluant avec des huiles de moindre qualité. Le parfum fut offert au roi. Au début, l’odeur était encore agréable, mais avec le temps, une note aigre, putride, avait fini par dominer. Personne ne pouvait dire d’où venait cette puanteur discrète qui semblait suivre le souverain. Un peu de folie, pensa Éliakim, avait corrompu la sagesse et l’honneur d’un homme, et cette corruption, insidieuse, avait commencé à tout infecter.

Le roi, dans sa jeunesse, avait été un cœur droit. Maintenant, il s’entourait de flatteurs. Éliakim voyait la cour se transformer. Le fils du tisserand, un garçon à l’esprit vif mais sans profondeur, avait été nommé intendant des greniers à blé. Il donnait des ordres avec une arrogance qui faisait grincer des dents les anciens. Ses décisions étaient chaotiques ; un jour il exigeait des stocks pour trois ans, le lendemain il vendait le grain à vil prix pour s’acheter des faveurs. Et le pire, c’était qu’il était toujours à la droite du roi, chuchotant à son oreille. Le sage voyait le cœur du roi s’incliner vers la folie, comme le pied d’un homme ivre trébuche vers le sud quand il veut aller au nord.

Un matin, une délégation des provinces du nord était arrivée, des hommes rudes au visage buriné par le vent, venus exposer la disette qui menaçait leurs terres après des pluies tardives. Ils parlèrent avec la franchise des gens pour qui les mots coûtent cher. L’un d’eux, un chef de clan au regard clair, pointa du doigt la mauvaise gestion des greniers. Le jeune intendant, piqué au vif, se leva et sa réponse fut cinglante, pleine de mépris et d’accusations voilées de rébellion. La colère monta sur le visage des hommes du nord. Éliakim, du fond de la salle, ferma les yeux. Il connaissait le proverbe : « Les paroles du sage trouvent grâce, mais les lèvres de l’insensé le précipitent dans sa perte. » La sentence tomba, injuste et brutale : un lourd tribut fut imposé aux provinces déjà affaiblies. Le fossé se creusait un peu plus.

Les choses empirèrent avec les projets du roi. Inspiré par des rêves de grandeur, il décida de percer une nouvelle route à travers les collines à l’est de la ville. Un projet coûteux, complexe. Mais au lieu de confier les travaux à des maçons expérimentés, il en donna la charge au frère de sa favorite, un homme qui passait ses journées à composer des poèmes aux rimes faciles. L’homme ne connaissait rien à la pierre, aux fondations, à la résistance des matériaux. On commença à creuser à des endroits absurdes. Un mur de soutènement, bâti à la hâte avec de la terre mal compactée, s’effondra lors d’une pluie fine, écrasant deux ouvriers. Leurs cris, ce jour-là, résonnèrent longtemps dans l’esprit d’Éliakim. Il pensa au verset : « Celui qui remue des pierres en sera meurtri ; celui qui fend du bois en éprouvera du danger. » Mais le danger ici venait de l’insensé qui ordonnait de remuer des pierres sans en connaître le poids.

Pourtant, la vie continuait, absurde et trépidante. Les riches, ceux qui vivaient dans les quartiers abrités, passaient leurs journées en festins. Éliakim les voyait parfois, l’après-midi, déjà alourdis par le vin, se faire porter en litière tandis que des esclaves épuisés peinaient sous le poids. Ils riaient, leurs rires sonnaient faux, métalliques. Ils parlaient d’investir dans des navires pour des voyages lointains, mais ne vérifiaient jamais l’état de la coque. L’un d’eux avait dépensé une fortune pour une maison dont les portes grinçaient lamentablement parce que les gonds avaient été mal posés. Un détail. Un rien. Comme la mouche dans le parfum.

Le vieux sage se souvenait du temps où il conseillait le père du roi. On prenait le temps. On observait la fourmi, la façon dont elle bâtit sa maison avec patience. Maintenant, tout était précipitation et exhibition. La folie n’était pas toujours bruyante. Parfois, elle était silencieuse et souriante, assise sur les plus hauts trônes, vêtue de pourpre.

Un incident, minuscule, résuma tout à ses yeux. C’était pendant une audience publique. Un serpent, probablement chassé de son terrier par les travaux chaotiques de la nouvelle route, s’était glissé dans la salle du trône. Il était petit, inoffensif, perdu sur les dalles de marbre. Un garde, vigilant, l’aurait transpercé d’un coup de lance rapide. Mais le garde ce jour-là était le neveu du chambellan, un garçon vaniteux plus soucieux de la brillance de son casque que de sa vigilance. Le serpent, lentement, sinua jusqu’au pied de l’estrade. Il s’enroula autour du pied du trône. Le roi ne le vit pas. Les courtisans, s’ils le virent, détournèrent les yeux, de peur d’attirer l’attention sur un fait déplaisant. Mieux valait ignorer le danger modeste que de risquer la disgrâce en le signalant. Le serpent finit par repartir, disparaissant dans une fissure. Le péril avait été ignoré parce que dénoncer l’incompétence du garde aurait impliqué de remettre en cause la faveur dont jouissait sa famille. « Si le serpent mord en l’absence de l’enchanteur, il n’y a plus aucun avantage pour le maître de la langue. » Personne n’avait voulu user de sa langue pour conjurer le mal, si petit fût-il.

La fin, pour Éliakim, fut amère et douce-amère. Un jour, le roi, dans un accès de colère provoqué par un rapport sur les finances du royaume – des finances mises à mal par tous ces projets insensés –, le renvoya de la cour. On lui dit simplement que ses conseils étaient trop âgés, comme son manteau, et qu’on avait besoin d’hommes nouveaux, aux idées nouvelles. Le vieux sage ne protesta pas. Il plia ses quelques affaires. En partant, il traversa une dernière fois la grande cour. Des ouvriers s’activaient, sous les ordres du poète-maçon, à bâtir une fontaine monumentale dont les plans, griffonnés sur un parchemin, lui avaient paru dénués de tout sens pratique. L’un des ouvriers, un jeune homme au visage creusé par la fatigue, levait une lourde pierre. Ses mains tremblaient sous l’effort. Le contremaître lui cria d’aller plus vite. Éliakim s’arrêta. « Prends garde, lui souffla-t-il. La pierre est lourde, et ta force a ses limites. Mieux vaut appeler à l’aide que de laisser tomber le fardeau sur ton pied. »

Le jeune homme le regarda, surpris par cette voix calmement autoritaire. Il hésita, puis fit signe à un compagnon. Ensemble, ils soulevèrent la pierre et la mirent en place.

Éliakim poursuivit son chemin. Dehors, le gris du ciel se déchirait, laissant filtrer un mince rayon de soleil pâle. Il n’avait plus de position, plus d’honneurs. Mais il avait encore sa sagesse, ce fardeau léger et pesant à la fois. La ville, autour de lui, continuait sa folie ordinaire, ses petits et grands désastres nés d’un manque de sagesse. Il rentra chez lui. Le soir, en allumant sa lampe à huile – une huile simple, mais pure –, il pensa que même une lumière modeste, si elle est bien entretenue, vaut mieux que les grandes torches qui fument et crépitent avant de s’éteindre dans la nuit. La sagesse était cela : une petite flamme droite, dans l’immense et bruyante obscurité de la folie des hommes.

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