La chaleur de l’été pesait sur Jérusalem, une chaleur lourde, chargée de poussière et du relent des offrandes brûlées. Jérémie sentait l’odeur du sang séché sur ses propres vêtements, un souvenir tenace des paroles qu’il ne pouvait retenir. Ce jour-là, la cour du Temple fourmillait. Les marchands de colombes, les changeurs d’argent, les pèlerins venus de Judée, tout ce bruit formait une clameur continue, un fond sonore à l’inquiétude qui le rongeait.
Il n’avait pas cherché la foule. Les mots, simplement, étaient remontés, comme une source amère qu’on ne peut tarir. Ils avaient coulé, d’abord bas, puis plus clairs, portés par une force qui pliait sa volonté. Il parlait de terreur, de l’épée, de la famine. Il nommait Babylone. Il disait que la magnificence de ce Lieu, ces murs de pierre dorés par le soleil, seraient livrés à la ruine. La violence de sa propre prophétie lui brûlait la langue.
C’est alors qu’il le vit traverser la cour. Pashhur, fils d’Immer, le prêtre en chef, responsable de l’ordre dans le Temple. Son visage était un masque de fureur froide. Les broderies de son vêtement sacerdotal semblaient se hérisser sur sa poitrine. Il ne cria pas. D’un geste sec, il agrippa Jérémie par le bras. La poigne était solide, d’homme habitué aux sacrifices, à maîtriser les bêtes récalcitrantes. Il y eut un murmure dans la foule, puis un silence soudain, comme une retenue de souffle.
« Assez, » dit Pashhur, d’une voix qui ne portait pas loin, mais dont chaque syllabe était tranchante. « Tu sèmes la panique dans le peuple de Dieu. »
Jérémie ne résista pas. Il se laissa entraîner, passant sous la porte haute, quittant la lumière crue pour l’ombre fraîche des couloirs de pierre. Ils descendirent un escalier étroit, l’air devenant humide, sentant le moisi et la sueur ancienne. Au fond, il y avait ce qu’on appelait la prison haute, une réserve transformée en cachot. Mais ce ne fut pas là que Pashhur le mena.
À un carrefour de couloirs, près des fondations nord, se trouvait un stock de bois et d’instruments. Et là, dressé contre un mur de pierres mal jointoyées, se trouvait le carcan. Une poutre de chêne, rainurée par l’usage, avec des encoches pour les chevilles et le cou. Une simple pièce de bois, mais dont la vue glaça Jérémie plus que toute menace.
Sans un mot, aidé par deux gardes au visage fermé, Pashhur y fit enfermer le prophète. Les mains, les pieds, le cou. La position était atroce, courbée, contrainte, chaque muscle criant sa protestation. La poussière du sol lui picotait les narines. L’obscurité n’était pas totale ; un soupçon de lumière filtrant d’une grille haute traçait un rai pâle sur le sol de terre battue. Il resta là. Les heures passèrent, mesurées par le passage furtif des rats, par la douleur qui devenant lancinante, puis sourde, puis aiguë de nouveau.
Ce ne fut pas la douleur physique qui fut la plus insupportable. C’était l’humiliation. Être réduit à cela, lui, Jérémie, parce qu’il avait dit la vérité. Une colère noire monta en lui, mêlée à un désespoir si profond qu’il en avait la nausée. Les paroles de Pashhur, prononcées plus tard alors qu’on le libérait, résonnèrent comme un gong dans son crâne vide de fatigue : « Voilà pour ta folie. Réfléchis à ton silence. »
Le lendemain, au petit jour, le corps brisé mais l’esprit étrangement aiguisé par la rage, Jérémie se posta à la sortie du Temple. Ses membres le faisaient souffrir, mais il se tenait droit. Quand il vit Pashhur sortir, l’air satisfait, vêtu de ses habits de service, il s’avança. Sa voix, éraillée par la soif et la tension, portait pourtant clair et net.
« Ce n’est plus Pashhur que l’Éternel t’appelle, » déclara-t-il, les yeux fixés sur ceux du prêtre. « Mais *Magor-Missabib*. Terreur-tout-autour. Car ainsi parle l’Éternel : Voici, je te livre, toi et tous tes amis, à la terreur. Ils tomberont par l’épée de leurs ennemis, et tes yeux le verront. Tout Juda, je le livrerai entre les mains du roi de Babylone ; il les emmènera captifs, les frappera du glaive. Et toutes les richesses de cette ville, tout le produit de son travail, tout ce qu’elle a de précieux, je les livrerai au pillage. Toi, Pashhur, et tous les habitants de ta maison, vous irez en captivité. Tu iras à Babylone, et là tu mourras, et là tu seras enterré, toi et tous tes amis à qui tu as prophétisé le mensonge. »
Il y eut un silence de mort. Pashhur avait pâli. La malédiction n’était pas vague, elle était précise, personnelle, implacable. Elle portait le sceau de cette autorité qui glaçait le sang. Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son ne sortit. Jérémie tourna les talons et s’éloigna, laissant le prêtre figé dans la lumière blême du matin.
Une fois chez lui, dans la pénombre de sa chambre, l’effondrement vint. La tension qui le maintenait se rompit d’un coup. Il se laissa tomber sur un tabouret, et un gémissement lui échappa. Ce n’était plus le prophète qui parlait, c’était l’homme, brisé, seul, dégoûté.
« Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire. Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. » Les mots jaillissaient, amers, accusateurs. « Je suis devenu, chaque jour, un objet de risée. Tous se moquent de moi. Dès que j’ouvre la bouche, je dois crier à la violence, je dois proclamer la dévastation. Ta parole est en moi comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuise à la contenir, et je ne le peux pas. »
Il passa une main sur son visage. « J’entends les chuchotements : “Terreur de tous côtés ! Dénoncez-le ! Allons le dénoncer !” Même mes amis d’autrefois guettent ma chute. “Peut-être se laissera-t-il tromper, alors nous prendrons le dessus, et nous nous vengerons.” Mais toi, Éternel, tu es avec moi, comme un héros puissant. C’est pourquoi mes persécuteurs trébucheront, ils n’auront pas le dessus. Leur confusion sera grande, une honte éternelle, inoubliable. »
Le souffle lui manquait. La foi et le doute se tordaient en lui en un nœud indissoluble. Puis, la vague noire remonta, plus forte.
« Mais toi, Éternel des armées, toi qui éprouves le juste, qui vois les reins et les cœurs, laisse-moi voir ta vengeance sur eux ! Car c’est à toi que j’ai remis ma cause. » Il se leva, arpentant la petite pièce, agité. Et soudain, du plus profond de l’abîme, monta une plainte qui le traversa de part en part, une parole si terrible qu’elle sembla obscurcir la lumière.
« Maudit soit le jour où je suis né ! Que le jour où ma mère m’a enfanté ne soit pas béni ! Maudit soit l’homme qui porta la nouvelle à mon père : “Un fils t’est né !”, et qui le combla de joie. Que cet homme soit comme les villes que l’Éternel a détruites sans pitié ! Qu’il entende des cris au matin et le cri de guerre à midi ! Pourquoi donc m’a-t-il fait sortir du sein maternel ? Je n’aurais connu que tourments et chagrin, et mes jours s’achèveraient dans la honte. »
Il s’arrêta, haletant. Le silence qui suivit était lourd, absolu. Il avait tout dit. La révolte, l’accusation, le désespoir jusqu’à souhaiter ne jamais être né. Les murs nus semblaient renvoyer l’écho de sa malédiction.
Et pourtant.
C’était étrange. Au cœur même de cette fosse, après avoir craché cette amertume ultime, une minuscule braise persistait. Elle ne réchauffait pas, elle n’éclairait pas. Elle était simplement là. Ténace. Indéracinable. La Parole qui était un feu dévorant était aussi cela : un reste qui ne s’éteignait pas. La malédiction sur son propre jour n’avait pas effacé la certitude sourde, terrible, que l’Éternel était réel, présent, et que son propre cri, même blasphématoire, lui était adressé. C’était un dialogue dans les ténèbres, un dialogue de douleur, mais c’était un dialogue.
Il retomba assis, épuisé, vide. Le jour déclinait. Dehors, Jérusalem vaquait à ses occupations, insouciante. Pashhur préparait peut-être sa revanche. Les Babyloniens étaient une rumeur lointaine. Et lui, Jérémie, était assis dans l’ombre, déchiré, maudissant sa vie mais incapable de se dérober à Celui qui l’avait appelé. La nuit tomba, engloutissant peu à peu la silhouette immobile de l’homme qui portait, en lui, le feu et le gouffre, et cette petite braise impossible à éteindre.




